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Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Emmanuel - Récit d'un enfant de Pen Bron (intégralité)

Mon histoire, ce lien avec Pen-Bron, remonte à de nombreuses années, lorsqu’une maladie a perturbé la suite logique de ma vie. Mais même encore maintenant, je ne peux pas dire si elle m'a vraiment perturbé. Non je ne pense pas, ma vie a pris un autre chemin.

Nous avons tous, plus ou moins, des épreuves à traverser dans la vie, des moments difficiles, mais nous ne pouvons qu'avancer et faire avec. Et j'ai fait avec.

Pen-Bron, il est sûr que, pour beaucoup de vacanciers se promenant sur le port du Croisic par de belles journées ensoleillées, ce cadre est agréable. Mais très peu de ces personnes, en découvrant la vue magnifique de ce château, ne connaissent pas ou ne peuvent pas imaginer toute l'histoire qui se cache derrière ces murs.

Ce que j'aimerais vous faire découvrir à travers ce livre, ce sont tous les instants qu'un enfant, comme malheureusement beaucoup trop d'enfants, ont pu y vivre. Et cela depuis tant d’années.

La vie nous réserve de bien tristes moments, qu’ils soient dus à la maladie ou à un accident, il nous faut, ainsi qu'aux familles qui nous entourent, les subir.
D'ailleurs, ce que je retiendrai de mon histoire, c'est qu'il est parfois beaucoup plus facile de vivre ces moments, lorsqu’on est enfant, oui enfant. On accepte, on gère certainement beaucoup mieux qu’en tant qu'adulte. Oui, j'en suis persuadé

Comme je l'ai écrit, une partie de ma vie s’est déroulée dans ce centre. Et si je tiens à en parler aujourd'hui, presque trente-cinq ans plus tard, c'est que depuis que je l'ai quitté, il est toujours resté en moi, profondément ancré en moi. Nombre de mes souvenirs sont rattachés à ce lieu, ainsi que vous pourrez le constater à travers ces lignes.

Mais malheureusement, il est question de fermer ou de diminuer le nombre de lits dans ce centre, ou de ne plus y avoir de rééducation infantile, ce que je trouve inadmissible.

Il nous faut alors réagir comme je vais essayer de le faire, avec vous. Réagir parce qu'il est inconcevable de vouloir déplacer, hors de ces murs, des enfants où tout est mis en œuvre pour que leur rééducation soit pleinement réussie. Bien sûr, que ce soit ici à Pen-Bron, ou ailleurs, dans des villes telles que Nantes ou Saint-Nazaire, cette rééducation aura lieu. Bien entendu, je n'ai rien contre ces deux villes, mais tout de même...

Regardez les photos du site, regardez la beauté qui entoure ce centre, admirez et vous comprendrez que pour les personnes vivant un traumatisme, il n'y a rien de mieux que de vivre là, au bord de l'océan, dans ce site environné de forêts de pins, de dunes de sable, de magnifiques décors entourant, protégeant finalement ce lieu.

Je tiens à remercier le directeur du Centre, Monsieur Moutet qui, à la suite d'un mail, a accédé à ma demande de venir au centre, afin de refaire une partie de ce passé d’enfant, de redécouvrir l'intérieur du Centre, de pouvoir revivre des instants…
Je le remercie de cette attention qui m’a permis de visiter le Centre de Pen-Bron en compagnie de Madame Guihard, le lundi 15 juin 2009.

Monsieur le Directeur, vous ne pouviez pas mieux choisir pour me faire redécouvrir ces moments si importants pour moi. Madame Guihard a été d'une gentillesse exceptionnelle. De façon tellement naturelle, nous avons ensemble parcouru les couloirs, elle a été à l’écoute des moments importants de ma vie. Ensemble, nous avons parlé de Pen-Bron. Ensemble, nous avons partagé des mots qui parfois m'ont donné des larmes, mais des larmes d'émotion, des larmes de joie, des larmes de plaisir, Alors oui, merci à vous, merci de ce que vous faites pour tous ces enfants, merci pour eux.
Je sais que depuis quelques années le Centre accueille aussi des adultes. Moi, j'en suis resté aux enfants et je soutiendrai du plus profond de moi la continuité de la vie de ce Centre, pour eux.

Maintenant, au fil de ces pages, je vous parlerai du Centre de Pen-Bron et de mon histoire. J’espère que cela vous fera réagir et prendre conscience de l’importance de ce Centre pour la convalescence, la guérison des enfants habitant la région, ou venant de plus loin.
N’oubliez surtout pas que la maladie, l'accident, le handicap n'arrivent pas qu'aux autres. Et quand l’un de ces maux vous frappe, il vous faudra pouvoir accepter, comprendre et guérir. Très souvent la guérison n’est effective que bien des années plus tard, car il n’y a pas seulement la guérison physique mais il y a aussi et je dirais surtout la guérison psychique.
Merci de votre attention.

J’ai pu retrouver le Centre de Pen-Bron, le 15 juin dernier. Et là, j'ai eu la chance de pouvoir gravir les marches et entrer dans le Centre, m’y déplacer, debout, trente-cinq ans plus tard, dans ce centre où enfant je n'avais jamais posé le pied par terre. Cela m’a permis de faire un retour sur moi, d'effectuer une boucle importante. Voilà la raison qui m’a poussé à envoyer un mail au centre en expliquant mes motivations.

Il est primordial que l’activité de ce centre soit pérenne, car malheureusement depuis quelques années, s’opère progressivement un déplacement des personnes en rééducation, et notamment des enfants.

Le Centre marin de Pen-Bron doit continuer son œuvre, pour les enfants comme pour les adultes. Il est aussi nécessaire de préserver ce lieu, ce petit bout de presqu’île entre terre et mer, témoin d’instants de vie, de guérison, de douleur aussi, mais qui reste ancré dans nos mémoires d’enfants.

Ce site, comme vous l'avez compris est un hommage au Centre et à tous les enfants de Pen-Bron, vous, moi et bien d'autres…C’est également, et surtout, un site d’information sur Pen-Bron et sa région, sur le handicap… Il constitue peut-être, plus simplement, un fil entre hier et aujourd’hui, entre l’enfance et un retour sur soi, un retour vers un lieu qui a laissé en nous une empreinte sûrement différente pour chacun ou chacune, un lieu qui a beaucoup évolué ces trente dernières années.

Car nous, les enfants de Pen-Bron, nous venions de diverses régions, et si ces quelques pages vous ont touchées, le but que nous nous étions fixé est atteint.

Tout peut arriver, à n'importe qui et surtout n'importe quand. Personne, non personne n'est à l'abri d'une maladie ou d'un accident.

Quand cela arrive, bien souvent la première, la seule question que l'on se pose, c'est : pourquoi moi, oui, pourquoi moi, qu'ai-je fait pour mériter ce calvaire?

Rien, vous n'avez rien fait, c’est comme ça. Cela aurait pu survenir chez un voisin. Mais non, c’est vous qui êtes atteint. Si cela s’était passé chez un voisin, il se serait posé la même question, et vous, vous l'auriez plaint en vous disant : le pauvre, quel malheur arrive chez eux.

Pour moi, ça m’est arrivé et alors ! Je ne cherche pas pourquoi, c’est sur moi que c’est tombé, point final ! On fait et on vit avec, pas le choix…

Quand j'étais gosse, je n'étais pas bien épais, pas bien grand non plus, un petit gosse tout frêle qui aimait la vie, bouger, courir.

Déjà tout gosse, une passion m’animait : le sport, j'adorais le sport, tous les sports.

Je montais sur un vélo, je me prenais pour Pingeon, Poulidor, je pédalais, pédalais sans arrêt. Je me faisais mon tour de France, je m'imaginais escalader les cols, finir une course dans un sprint effréné en regardant derrière moi pour vérifier si l'autre coureur, imaginaire, ne me rattraperait pas avant la ligne d'arrivée.

Si je jouais au ballon, c'était la même chose. Je m'imaginais être le gardien de but, George Carnus, Barathely… Je plongeais sur les ballons pour arrêter le but qui nous aurait fait perdre le match. Bien souvent aussi, le long du trottoir, je faisais la course à pied, je courais à toute vitesse contre les voitures, j'essayais d'aller le plus loin possible avant que celles-ci ne me dépassent.

Voilà, et moi le gosse tout frêle, j'aimais ces moments. Je ne pouvais jamais rester sans bouger. J'adorais le sport. D'ailleurs, tout gamin, j'ai fait du rugby. Oui, je me suis régalé à plaquer les joueurs, à vivre des moments intenses…

Par contre, à l'école, je n’étais pas une flèche mais je me débrouillais pas trop mal quand même.

En 1974, mes parents m'ont fait redoubler une année, je me suis donc retrouvé avec de nouveaux copains et naturellement de nouvelles copines.

Un soir, je me rappelle, un samedi soir, je pars avec ma tante voir un film «Le Poséidon». Un film magnifique qui reste dans ma mémoire pour plusieurs raisons.

Donc ce soir-là, arrive la fin du film et tout le monde se lève, j'en fais autant et là, d'un coup blocage, je me rassois : je ne peux plus bouger.
Mon oncle sera obligé de me porter.

Le lendemain matin, plus rien, je peux marcher, bouger mais avec des douleurs assez importantes.

Quelques jours plus tard, mon médecin me fait passer des radios. C'est grave, mais moi je ne me rends pas compte du tout, j'ai mal, mais ça passe !
Un rendez-vous est pris en urgence dans un hôpital pour enfants. Mais des grèves font que le courrier de mon médecin met un temps fou à arriver. Cependant, j'ai eu la chance que le fils de celui-ci soit en études de médecine, ce qui m’a permis d’obtenir mon rendez vous.

Nous sommes le 5 décembre 1974. Après être partis très tôt de Châteauroux, nous arrivons enfin à Tours, à l'hôpital Clocheville pour enfants.
Nous entrons dans une salle d'attente, immense, remplie d'enfants, plâtrés, installés dans des fauteuils roulants. Il y en a partout. Plusieurs heures s’écoulent. La secrétaire nous appelle. Le Professeur Glorion nous reçoit et annonce à mes parents que le plus urgent est l’obligation de me mettre en élongation pendant plusieurs jours, sans bouger, ni marcher avant de subir une intervention chirurgicale des deux hanches qui me clouera au lit pendant de très long mois.

Il me demande si je suis d'accord pour entrer à l'hôpital dès le lendemain, et ma mère répond oui de suite. Mais celui-ci se tourne vers elle et lui dit : "Madame, c'est à votre fils que je le demande".
J’ai dit oui sans savoir, sans peut-être avoir compris ce qui allait m'arriver.
Le retour s'est fait sans un mot. Arrivé à la maison, tout le monde a pris soin de moi.

La journée s’est déroulée très vite. Il devenait primordial pour moi de ne plus rien faire : il fallait que je réduise mes marches, ne pas sortir, ne pas courir, ni même faire du vélo.

Dès que je voulais faire quelque chose, c'était : "Non ! tu ne crois pas que tu n’es pas assez malade pour en rajouter ? »

Pourtant, ce n'est pas un après-midi de liberté qui allait tout aggraver, non? Je ne pense pas. Pour moi le mal était déjà fait.

On n’en était quand même pas à quelques tours à vélo ou une simple promenade !
Le lendemain matin, de très bonne heure, nous avons repris la route en direction de Tours. Je ne disais pas grand-chose, mais en moi ça bouillonnait, je me posais plein de questions auxquelles d'ailleurs je n'ai jamais eu de réponse.
Pour moi qui étais très souvent malade en voiture, j'avais en plus la trouille au ventre. Nous sommes arrivés à l'hôpital, mes parents ont dû remplir des documents puis ils m'ont emmené dans le service. Et là, de suite des infirmières souriantes et des femmes de salle se sont occupées de moi.
Mes parents m'ont embrassé et sont partis.

Tout seul ! Je me suis retrouvé tout seul devant un kiné immense, c'est dingue, un monstre, un colosse. Il m'a dit : "tu sais pas, va aux toilettes, profite!".
Je n’ai pas compris de suite ce qu'il voulait dire, mais quand je me suis allongé sur le lit et qu'il a commencé à me mettre des longueurs de sparadrap le long des jambes, à glisser des cordes, là j'ai cru comprendre que le sol, je n'étais pas près d'y remettre les pieds. Alors là, je me suis mis à pleurer, du jeudi jusqu'au samedi, mes larmes n'ont pas cessé de couler.
Dans une chambre de six gosses, j'étais le nouveau.

J'ai appris à faire mes besoins dans un bassin. Bon là, je rigole, mais ce n’est pas drôle du tout, car tant que je suis couché, je fais tout pour ne pas y aller sur ce maudit bassin.

Je souris encore tout seul, en me remémorant cela !
Le réveil avait lieu à six heures trente, mais de toute manière pour dormir, ce n'était pas simple vu que la lumière éclairait les couloirs durant la nuit entière. Donc, très souvent je sursautais, et restais à me demander si je ne rêvais pas, si j'étais bien là, allongé dans cet hôpital à plus de cent trente kilomètres de chez moi.

Quelquefois, je me réveillais brusquement car mes tractions s'étaient emmêlées les unes dans les autres, ce qui faisait que je ne savais même plus dans quel sens je devais les tourner pour les remettre correctement.

Mes parents sont là, je les vois arriver. Je pleure à nouveau. Bon, n'allez pas croire non plus que je fais que ça ; mais j'étais heureux et mes larmes à cet instant précis n’étaient que la façon d’exprimer ma joie de les revoir.
Alors là, il faut quand même reconnaître quelques avantages à être dans un hôpital et loin de chez soi. C’est que tout, tout vous est donné : bonbons, livres et attentions, tout vous est offert.

Mes parents ont passé la journée avec moi. Mon père lui, ne tenait pas en place, il n'aimait pas être là. Pourtant il aurait dû savoir, lui qui a aussi connu l'hôpital, il sait que c’est long, que c’est dur.

Ils sont restés jusqu'au repas et ensuite ils ont repris la route.
Les chambres étaient disposées sur toute la longueur du couloir et communiquaient entre elles par des baies vitrées; ce qui fait qu’en se relevant du lit, on voyait tout le monde, de chambre en chambre. Trop bien !
J'ai connu là-bas des moments très tristes mais aussi de bons moments où j'ai fait la connaissance de gosses, qui sont, pour certains, toujours bien présents dans ma mémoire.

Dans la chambre, nous étions six, dont trois à être en hospitalisation longue durée. Sur ma gauche Thierry qui avait un problème à la jambe droite ; en face de moi un plus grand que nous, il était un peu "simple" et énormément meurtri dans son corps. Il nous faisait bien rire et il était d'une incroyable gentillesse. Je revois encore leurs visages. Complètement à l'opposé de moi, Robert. Lui comme moi, nous avions un problème aux hanches, mais lui malheureusement très atteint depuis tout gosse. Personne ne croyait à ses douleurs. On est très vite devenus amis.

Amis parce que, de toute manière, les mômes se lient très vite, et aussi parce que notre cour de récréation, c'était notre chambre, et notre lit, notre prison.

Les jours se ressemblaient tous, les uns aux autres : levés, si on peut dire levés, on prenait le petit déjeuner et ensuite, eh bien, il fallait trouver quelque chose à faire !

Même si les matinées étaient réservées aux soins, c'était trop long. Suite à ces images surgies de mon passé, je suis retourné dans cet hôpital dans lequel j’ai constaté que tout a changé : maintenant, ce sont des chambres pour deux personnes ainsi que des chambres individuelles avec la télévision.
Nous, pour regarder la télévision, on avait une toute petite salle, très vite remplie par les « non marchants ». Eh oui, un lit ça prend de la place. Ce qui fait que nous ne pouvions y aller que très rarement.

Robert, lui, un singe, un vrai singe, harnaché comme moi. Il nous faisait des trucs inimaginables. Je me rappelle, j'avais les cheveux longs à cette époque et on s'amusait alors avec quelques élastiques à se faire des queues de cheval partout sur la tête. Nous devions être beaux comme tout !

En cet instant, j'ai une pensée pour le personnel soignant. Je tiens à remercier toutes ces femmes extrêmement gentilles, tolérantes et surtout très professionnelles que j'ai pu rencontrer. J’ai beaucoup d’admiration pour elles, car elles exercent un métier difficile.

Un matin, un petit nouveau arrive dans notre chambre, pas très vieux, je dirais moins de dix ans et comme nous tous, il est passé des larmes dans ses yeux qui ont fini par couler le long de ses joues.

On a beau être gosse, on retient le plus possible nos larmes, mais nos yeux brillants ne cachent pas l'envie de pleurer qui nous prend quand nous rentrons dans cet univers.

Les infirmières sont venues le voir et lui ont donné un pyjama. Et là, nous, on a bien ri ce matin-là, mais lui je pense que non…l'infirmière lui a fait une toilette comme pour le préparer à une opération, elle l’a invité à s'allonger et lui a dit qu’elle allait revenir de suite.

Elle est alors réapparue, mais pas les mains vides : elle avait avec elle deux énormes brocs d'eau, un tuyau et un entonnoir. Non je ne ris pas, c’est bien vrai.

Elle lui a demandé d'enlever son pantalon et là, le pauvre, nous avons vu disparaître un morceau de tuyau entre ses jambes et à l'autre bout du tuyau, se trouvait l'entonnoir, et puis, doucement, elle a commencé à verser les brocs, le liquide coulait, coulait, coulait... C’est dingue, je ne sais pas combien contenaient ces brocs, mais tout y est passé.

Lorsqu’elle a eu terminé, et juste avant de sortir de la chambre, elle lui a dit : « surtout, dans quelques instants, tu vas avoir envie d'aller aux toilettes, elles sont juste là, tu vois, tu y vas de suite ».

On ne peut pas dire que cela ait duré très longtemps avant que l’envie le prenne. Mais je peux vous assurer qu'il n’a pas couru, non, il a pratiquement volé jusqu'aux toilettes du couloir ! Et nous, nous les gosses que nous étions, une crise de rire a commencé à nous prendre : on riait, ça nous faisait un bien fou, on ne pouvait plus s'arrêter. Il est revenu avec une fille de salle, puis il s’est allongé et peu de temps après, il est parti pour subir des examens. Nous ne l'avons revu qu'en fin d'après-midi.

Mais même si ces longues heures ont dû lui paraître pénibles, lui il est reparti chez lui, accompagné de ses parents. Il est retourné dans sa maison, il a retrouvé sa chambre et le lendemain, voire le surlendemain, il a rejoint ses amis d'école. Quelle chance !

Tous les quatre, Robert, Thierry et le plus vieux de la chambre, nous, nous restions là, bien là. Les autres ne faisaient que passer une journée, voire deux, pas plus.

Tous les soirs, les filles de salle venaient toujours nous voir avant de partir. Nous avions mis au point un petit rituel : nous étions trois à demander à avoir le bassin, pas toujours à cause de l'envie, mais c’était surtout parce qu’à chaque fois, nous avions droit, chacun, à un rouleau de papier toilette, et on se débrouillait pour garder ces rouleaux chaque soir.

Un petit jeu que nous avions inventé et que nous pouvions pratiquer une fois les filles de salle parties. Nous prenions nos rouleaux de papier toilette et les entourions d’élastiques afin de bloquer le papier, et là un jeu tout simple commençait. On se lançait les rouleaux à travers la chambre et il nous fallait les rattraper des deux mains puis d'une.

Qu’est-ce qu'on a pu rire avec nos jeux tout simples dans notre chambre ! Un soir Thierry a loupé le rouleau qui est tombé entre nos deux lits. On s’est précipités tous les deux pour l'attraper sur le sol, sauf qu'il a oublié qu’il avait son plâtre et, en se penchant, le poids de celui-ci l’a fait tomber par terre.
Tant bien que mal, il est remonté dans son lit et là, il a vu qu’une grosse fissure était apparue sur le dessus du plâtre. Résultat : le lendemain salle de plâtrage, on défait et on refait un plâtre !

On s’est bien fait disputer mais cela ne nous a pas empêché de recommencer notre jeu.

Notre chambre était l'avant-dernière du couloir. Elle comportait une seule baie vitrée située derrière Robert. On ne voyait rien à travers cette baie vitrée car
les vitres étaient grisées, on ne pouvait donc pas observer qui se trouvait derrière, mais on savait.

Nous savions tous qu’une jeune fille se trouvait dans cette chambre. Si je me souviens bien, elle était dans le coma depuis des années. Sa mère passait tous ses après-midi avec elle. Tous les jours vers 14h, elle se tenait là, on la voyait passer devant notre porte puis tous les soirs, on l’entendait repartir.
On était au courant parce qu’un jour alors que nous faisions trop de bruit, les filles de salle nous avaient expliqué qui se trouvait derrière ces vitres, et pourquoi cette jeune fille était hospitalisée ici. Du coup, l'après-midi, c’est vrai que nous étions calmes, très calmes.

Je me souviens que Robert avait demandé à l’un de nous d'aller gratter cette peinture présente sur les vitres pour que l'on essaye de la voir.
Moi, je l'ai vue un an après. Mon lit était juste derrière elle. Je l'ai vue, elle avait autour du cou comme un collier de trombones et un tuyau dans la gorge. Je l'ai vue et j'ai très vite retiré mes yeux de la vitre. Elle avait de très beaux cheveux longs et bouclés.

Un soir, en jouant à notre jeu du rouleau de papier toilette, Thierry a lancé tellement fort le rouleau de papier toilette en direction de Robert, que ce dernier n’a pu le rattraper… et le rouleau de papier toilette est bien entendu allé frapper la vitre.

Un bruit énorme a résonné dans nos têtes, et là, pour le coup, tous les trois, nous nous sommes calmés. Nous avions tous très peur que la jeune fille se soit réveillée et qu'elle vienne dans notre chambre.

Quelques années plus tard, je me rappelle avoir raconté ce moment, et de me dire que j'aurais aimé que le bruit provoqué par notre jeu, bête, l’ait réveillée. Oh oui, j'aurais vraiment aimé !

Je ne sais qu'une chose, c’est que l'année qui a suivi l’écriture de ce récit, je l'ai vue, et c’est la dernière fois que j'ai entendu parler de la jeune fille d'à côté de notre chambre.

Je me suis toujours dit qu'elle s'était peut-être réveillée, que sa mère avait retrouvé le sourire, mais malheureusement, j'ai bien peur d'avoir tort.
Les jours qui passent se ressemblent, les week-ends aussi. Mes parents arrivaient le samedi dans la matinée, repartaient le samedi soir et revenaient le dimanche.
Je me souviens que mon père, souvent installé au bout de mon lit, levait légèrement mes poids et que par magie ma jambe remontait toute seule. Je ressentais le moindre mouvement sur mes tractions. C’est fou la sensation que cela me faisait.

Ces tractions, si je me souviens bien ou plutôt si j'ai bien compris, servaient à décoller la tête de mon fémur de mon bassin, quelque chose comme ça...
24 décembre 1974, enfin ! Enfin, j'ai l'autorisation de sortir de l'hôpital pour passer Noël chez moi. Cela fait maintenant 18 jours que je suis attaché à ces poids, je vais pouvoir redevenir libre.

Fin de matinée, le kiné arrive et là, je me retrouve libéré. Je ne vous dis pas comment ça arrache ! Les sparadraps collés sur mes jambes donnent l’impression que je suis sale. C’est tout noir là-dessous et j'ai les marques, même celles des trous du collant ! Ça fait un effet…

Je me souviens que l'on m'avait dit que j'aurais le droit de marcher un peu, juste un peu. Donc, moi le petit "Manu", que j'étais alors, n'a pas attendu de savoir s'il avait le droit ou pas ! En cachette, une fois que tout le monde est sorti, je n’ai eu qu'une envie, marcher !

Une grande question dans ma tête, est-ce que je saurais toujours marcher? Quelque part j'avais peur de ne plus savoir, peur de devoir réapprendre à marcher.
Alors je me suis lancé, j'ai laissé mon petit corps de gosse glisser le long du lit, tout en me tenant bien. Mes jambes ont touché le sol. Une sensation de fourmillement m’a pris, je me suis appuyé sur mes deux jambes et j’ai commencé à marcher.

D'un premier pas, j'en ai fait un second. J'avais l’impression de descendre une pente, de marcher en descendant un chemin de montagne. Je dirais que c’est ce que j’ai ressenti.

Là, j'ai eu peur et j'ai "bondi" dans mon lit.

En début d'après-midi, ma tante et mon oncle sont venus me chercher. La route ne m’a pas parue longue.

Je suis arrivé devant chez moi où tout le monde m'attendait, tous avec un sourire. C’est vrai, j'étais heureux de rentrer chez moi après ces jours d'hospitalisation, heureux de me sentir ici, là, sur cette banquette dans le salon. Puis, j’ai découvert le cadeau qui avait été fait à mon frère : une chienne de race papillon, toute petite. Ma mère me l’a apportée et l’a déposée sur mes jambes. J'ai voulu la caresser et madame, enfin mademoiselle, s’est empressée de me faire dessus, ce qui a mis un terme à une longue amitié qui aurait pu naître.

Faut dire que je préfère les chats : c’est doux, ça ronronne, c’est câlin !
La soirée s’est super bien passée, j'étais heureux. De plus, j’étais installé, comme un roi, devant la télévision. Il faut dire que ça me manquait aussi ce petit écran.
Ma tante a eu la merveilleuse idée de m'emmener à la crèche vivante à une quarantaine de kilomètres de chez moi. Je venais de faire dans l'après-midi 140 km de route, couché et là on recommençait, non mais franchement !
Partir pour arriver à la nuit, voir une foule de personnes marcher vers une église, accompagnée de bergers, de moutons, d'ânes...

Nous sommes rentrés tranquillement afin d’aller dormir. Et là, une fois étendu, des démangeaisons m'ont pris dans les jambes, en permanence. Elles ne me laissaient aucun répit. J'en hurlais, je me grattais, je n'arrêtais pas, j'avais les jambes gonflées. Après des appels à l'hôpital, au médecin et aux pharmacies de garde, j'ai dû m'endormir avec une crème sur les jambes et quelques comprimés.
Je ne parlerai pas des cadeaux de Noël, je ne m'en souviens pas. Il devait y en avoir beaucoup. Moi, tout ce que je savais, c’est que le plus beau cadeau que j'avais eu, c'était de sortir de l'hôpital !

Le 26 décembre 1974, retour à l'hôpital...

Nous sommes passés voir un de mes copains parce que c'était l'un des seuls à prendre de mes nouvelles. Avec lui, tout gosse on rêvait de devenir cuisinier ou archéologue... des rêves de mômes… Ensuite, nous avons repris la route de Tours. Car, oui, demain matin, je vais au bloc pour l'opération. La première pour mes jambes et elle ne sera pas la dernière, croyez-moi. Là, s’ouvre un long chemin et le début des opérations...

J'ai retrouvé la même place, dans la même chambre, mes deux potes sont eux aussi rentrés dans la journée. Une fille de salle vient me voir, m'embrasse, me souhaite un bon Noël et m'offre un petit paquet.

Tous les enfants de l'hôpital ont eu la même chose : un Père Noël en chocolat, quelques pâtes de fruits et une maquette, si je ne me trompe pas.
La soirée arrive à grand pas. Décidément, pas de chance : pour moi juste une soupe, une toute petite soupe et un yaourt, ce n’est pas grand-chose... Il faudra faire avec.
Juste après le repas, une infirmière arrive avec sa table roulante remplie d'accessoires. Elle me demande de me déshabiller et elle s'installe près de moi. Elle est munie d'un rasoir et commence à me raser; elle a passé le rasoir partout, du torse jusqu'à mes chevilles...

Ensuite elle me donne un produit et me conduit à la douche et là, un bain et une douche. Deux douches avec ce produit marron qui sent mauvais, mais vraiment une odeur ! la Bétadine !

Dès la fin de la douche, elle m'enroule dans un drap antiseptique bleu, me prend dans ses bras et m'emmène dans mon lit. Puis elle recommence à me badigeonner de Bétadine à l’aide d’un coton imbibé de ce produit et maintenu dans une pince. Elle passe et repasse le coton, je suis marron. Non, non, je n'ai pas pris le soleil, mais je suis d'une couleur atroce, marron rouille.
Ce soir-là je n’ai pas trop dormi, pourtant il m'avait été donné un médicament, mais je me suis tourné et retourné toute la nuit. Au matin, un peu plus tôt que d'habitude, l'infirmière du matin vient, me réveille et me dit qu'elle a encore quelques soins à me faire. A nouveau, la Bétadine !

Puis je la vois saisir une seringue. Je ne suis pas trop fier quand elle la prend. Je ne vous dis même pas la taille de la seringue, mais là où je commence à flipper le plus, c’est quand je vois la taille de l'aiguille. Ce n’est pas possible de voir quelque chose de plus long ! Elle ne rentre pas dans la pièce ou alors il faut faire un convoi exceptionnel !

Un petit coup de coton, elle me pique, une douleur immense m'envahit le bassin : j'ai l'impression qu'elle a traversé mon corps et que l'aiguille a touché le matelas tellement elle m’a fait mal. C’est dingue ça, pour ne pas avoir mal on commence par vous faire mal…puis elle m'a dit : « décontracte-toi ». Ça je l'étais ! Oui, pour être décontracté, tout était mis en œuvre pour ça ! Alors, j'ai senti le liquide me pénétrer doucement mais avec une violence aussi forte que cette fichue aiguille.

J'avais l'impression qu'elle n'allait jamais s'arrêter.
Il parait que le liquide est gras et qu'il peine à rentrer, c’est la raison pour laquelle elle y va doucement mais je peux vous dire que pour être épais, oui, il doit l'être.
Enfin elle retire l'aiguille mais j'ai toujours l'impression de l'avoir. Ce n’est pas possible, elle a oublié un truc en moi. J'ai mal et quelques larmes ont encore coulé le long de mes joues.

Je bouge ma jambe pour écarter cette raideur, mais rien, au contraire plus je la bougeais plus j'avais mal.

Il me restait à attendre que l'on vienne me chercher.
Mes potes étaient réveillés et prenaient leurs déjeuners, tranquilles, devant moi. Ils ne manquaient pas d'air quand même ! Manger devant moi, moi qui n'avais pas le droit, et la solidarité, non, vous ne croyez pas !

Thierry est venu me parler un peu. À Noël, il avait eu un jeu d'échecs, il m’a proposé de jouer et comme je ne savais pas, il m'a appris à déplacer les pièces une par une.

Il y a une chose qui me fait sourire, c’est qu'apprendre les échecs, enfin apprendre c’est vite dit, un matin d'opération, je pense que nous sommes peu nombreux à l'avoir fait avant de franchir ces grandes portes et d'entrer dans le bloc opératoire !

J'ai juste eu le temps de comprendre un peu, puis on est venu me chercher. On m’a emmené avec mon lit et là j'ai traversé le couloir sur toute sa longueur, traversé le côté des filles ! Même pas eu le temps de m'arrêter faire connaissance... car direction les deux portes du fond.
A l'entrée, c'était bien marqué : passage interdit bloc opératoire. Nous, on avait des laissez-passer !

Alors sur ma gauche, bloc B et un petit peu plus loin bloc A. Le bloc B, j'aurai le temps de le connaître plus tard... Le bloc A, c'est une gigantesque salle, énorme avec une table d'opération en plein milieu, surplombée d'un immense spot qui éclairait très bien. Je crois bien que l'on aurait pu éclairer un stade avec ! Non, je plaisante.
On m'installe sur la table d'opération et une personne, une femme masquée est venue me parler, et dans le même temps, elle m'installait sur le dessus de la main une aiguille munie d'un petit tuyau.

Bon, sur le dessus de la main, ça ne picotait quand même pas mal, surtout lorsqu’elle elle a introduit l'aiguille, mais je préférais cela à la précédente piqûre.
Elle a glissé un petit oreiller sous ma tête, en forme de petit boudin. Je n’étais pas trop mal installé sur le matelas, même s’il me paraissait un peu dur. Mon petit corps de gosse était recouvert d'une nuisette bleue, ouverte, et d'un drap. Et pour finir, il ne faisait pas chaud du tout.

Là, elle m'a parlé, m’a demandé de compter à partir de dix en reculant et c’est parti ! Je n'ai même pas eu le temps de finir de compter que j'ai senti une drôle de sensation, mes yeux voulaient se fermer et moi j'essayais de résister. Elle m’a dit : « laisse-toi aller ». De toute manière je n’ai rien pu faire d'autre. Quelques secondes après, je me suis réveillé, malade à vomir et des douleurs atroces dans mon bassin.

Ben mince alors ! Mon réveil, ce n’est pas quelques secondes après, mais beaucoup plus. Mon opération, il parait qu'elle a duré plus de sept heures. Il devait y avoir de gros travaux à faire là-dedans !
Enfin tout ce que je retiens, c’est que pour moi cela a duré une seconde, même pas rêvé, rien, mais là maintenant un cauchemar : des douleurs, des vomissements incroyables. Et une soif terrible. C’est fou, il m'a fallu attendre je ne sais plus combien de temps avant que l'on porte un gant de toilette humide sur mes lèvres.

Je me rappelle l'avoir serré entre mes dents pour aspirer le peu d'eau qui s’y trouvait. J'ai été malade toute la nuit qui a suivi et les douleurs n'ont jamais cessé.

Au matin, j'ai découvert mon corps. J'ai relevé les draps et vu d'énormes pansements sur chaque cuisse, d'où sortaient des tuyaux dans lesquels coulait du sang. Oui, ce matin-là, je me sentais un peu vaseux. Il faut dire que j'avais passé tellement de temps à vomir : toute la nuit, malgré les médicaments, je n’avais pas arrêté. Tous ces remèdes n’avaient pas le temps d'agir vu que je les rendais aussitôt...

Cela va mal, mais ça passe, enfin je le dis vite parce que dès que je fais le moindre mouvement du bassin, tout se réveille, et je n'ose même pas bouger mes jambes, ni les plier...

La matinée se passe doucement, je dors, je me réveille, je suis encore un peu sous l'effet de l'anesthésie.

En milieu de matinée, l'infirmière arrive pour les premiers soins, avec une table remplie d'instruments. Bon, c’est reparti ou plutôt c’est parti. Avant c'était supportable !
On va commencer à toucher les plaies... J’ai peur parce que je ne sais pas encore ce qui va m'arriver.

Elle me demande avec gentillesse de me mettre sur le côté. Mais bon, déjà que je peux à peine bouger, alors me mettre sur le côté, elle plaisante ou quoi !

Du coup, elle m'aide à me tourner ; j'ai mal et la peur ne fait qu'empirer les choses. En plus des plaies qui me font mal, il y a également les tuyaux, enfin les drains qui me causent trop de soucis. Ces trucs, vivement qu'ils m'enlèvent ça !
L'infirmière, avec délicatesse, défait les pansements très, très doucement. Ils sont remplis de sang et collés à la plaie, donc elle fait extrêmement attention.
Suite à toutes les interventions subies, je ne pourrai jamais dire qu'elles n'ont pas fait attention à ne pas me faire mal. Elles seront, opérations après opérations, toutes gentilles et méticuleuses, et même s’il m'est arrivé de me prendre la tête une fois avec l'une d'elles, elles seront toutes, toujours prévenantes avec moi.

Voilà, la plaie est à l'air. C’est bizarre, je sens que plus rien ne la protège, j'ai l'impression que c’est frais dessus.

Avec des ciseaux au bout desquels elle a inséré une compresse, elle glisse sur ma cicatrice, et là un bien fou. C’est doux, c’est frais, ça fait un bien incroyable.
Le réflexe que j'ai eu et que j'aurai toujours à chaque pansement, c’est de regarder ma plaie, de regarder à chaque fois comment c’est.
Faut bien admettre que c’est pas joli ! Des fils, il y en a un paquet, je peux vous le dire. Cela part du haut de mon bassin pour descendre jusqu'à côté de mon genou, ça fait un sacré bout de chemin quand même !

Elle s'occupe de moi rapidement parce que ma position n'est pas du tout idéale, même si elle m’a bloqué avec des coussins pour être mieux installé, je commence à peiner et j'ai encore l'autre jambe à faire.

Bon voilà, tout est fait. C’est avec joie que je me retrouve allongé et frais. J'ai l'impression que je revis, c’est fou ! Bien sûr, ça ne vaut pas une bonne douche mais c’est déjà ça...

Des douches, je ne suis pas près d'en prendre une, croyez-moi !
J’ai faim, j'ai une de ces faims... C’est dingue et c’est bientôt l'heure du repas. Je ne me rappelle plus de ce qui se trouvait sur le plateau, mais je me souviens d’une chose : j'ai tout mangé, avec plaisir, je n’ai rien laissé !

En début d'après-midi, juste avant la sieste, une fille de salle est venue me masser les talons avec une huile. Je ressentais des fourmillements. Puis elle m'a passé de la lotion sur le dos, cela m'a fait un bien inimaginable. J'avais mal à force de rester allongé sur le dos, et pour éviter les escarres j'ai eu droit à ce massage assez régulièrement.

Je n’ai jamais eu d'escarres, tant mieux! Et je n’aurais jamais d'oscar, tant pis!
Les jours se sont écoulés, tranquillement, tout se déroulait de façon satisfaisante ; je ressentais doucement mon bassin, même si par moment ce n’était pas encore ça, tout allait bien.

Le troisième ou quatrième jour, au matin, l'infirmière m’a dit : « les drains ne donnent plus rien, on va les enlever. » Alors là, alors là, j'étais content et c’est pas peu dire croyez-moi ! Puis, elle ajoute : « c’est parti !» J'inspire à fond et là une douleur violente me déchire la cuisse et me remonte jusqu'au cœur. Des sueurs sur mon front sont apparues. De toute ma vie, je n'ai jamais eu aussi mal qu’à cet instant-là. C’est dingue ! J'ai l'impression qu'elle a mis sa main à l'intérieur de ma poitrine puis qu'elle m’a arraché le cœur et qu’en même temps tout l'intérieur de ma cuisse a été déchiré.

J'ai hurlé, simplement hurlé. On m'a entendu dans tout le couloir.
Elle m'a dit de respirer calmement, puis avec une compresse elle a épongé le sang qui coulait de ce trou. Ce trou dans ma cuisse dans lequel un tuyau d’une incroyable longueur avait été inséré et qu'elle venait maintenant de retirer.
Elle a refait le pansement sur ma jambe avant de m'installer sur l'autre côté et s'occuper de mon autre jambe.

Comme je l’ai décrit pour la première jambe, elle a reproduit les mêmes gestes, le même procédé pour retirer le second drain. Mais là, comme je me souvenais de la douleur que j'avais éprouvée, je savais que c'était reparti pour ressentir la même chose.

Au moment où j'ai pris mon inspiration, je me suis tellement contracté que la douleur a été encore plus forte, encore plus violente… Je ne sais pas si c’est parce que je savais, mais je peux vous dire que des larmes ont coulé.

Quand elle a eu terminé, des larmes de douleur, en même temps que des larmes de soulagement se mêlaient les unes aux autres.
Parce que c'était fini ! Je n'avais plus ces maudits tuyaux, et pour moi je pensais que je ne pouvais pas avoir des douleurs aussi importantes à partir de maintenant.

Et voilà le retour du bassin ! Je dirais donc que cela fait quatre jours depuis l'opération, que je n’ai pas été au bassin. En fait, je ferai toujours tout pour ne pas y aller sur le bassin. C’est ainsi que je battrai mon record de bassin bien plus tard... Record à battre 15 jours !

Alors, comment faire pour ne pas aller au bassin sans éveiller les soupons ? Ce n’est pas dur ! Tous les matins et tous les soirs, l’infirmière vous demande si vous avez été au bassin. À un moment, vous dites « oui. » Elle vous répond : «c’est pas marqué sur la fiche » et vous : « eh bien, elle a dû oublier! » Cela a marché à chaque fois !

Donc le bassin, je demande à l'avoir. Mais là, mes fils se trouvent juste posés sur le bord. Ça fait mal, et en plus le bassin me fait mal lui aussi, pourtant je dois m’en servir...

Les journées s'écoulaient doucement et avec mes potes, les jeux et rigolades étaient revenus dans notre chambrée. Et maintenant, c’est le jour des fils qui doivent être retirés. Ce matin l'infirmière m'a dit qu'on enlevait tout.

Elle m'installe. Je ne vous redis pas comment elle s’y prend, car vous le savez...
Et là, c’est parti. Je redoute un peu, je repense au drain, elle me rassure et commence par le premier, puis le deuxième et maintenant, un bien énorme... ça gratte et elle gratte là. Juste là, sans que je lui dise, c’est là qu‘elle pose sa lame, ça fait un bien incroyable.

De temps en temps, un fil est sous la peau et ça fait un peu mal, mais je suis tellement bien. Si mes souvenirs sont fidèles, je crois que j'avais entre 50 à 60 points de suture par jambe.

Elle a nettoyé tout cela et m'a remis un pansement. Je me sentais bien et soulagé. Bien sûr, ce n'était pas beau à regarder, ma cicatrice était très gonflée. C'était moche, mais tant pis !

Nous entendions tous parler d'un centre de rééducation spécialisé près de Guérande. Il s'appelait Pen-Bron. On devait y aller tous les trois, mais pour l'instant ce n'était que des paroles.

On m'a demandé si je voulais y aller, et moi je n’avais pas envie d’aller là-bas, même si mes copains s'y rendaient. Je ne voulais pas, c'était très loin de chez moi, trop loin...

Voilà, Thierry est parti dans le Centre de Pen-Bron. Un vide s’est installé dans notre chambre.

C’est morose, on a l'impression de l'avoir perdu, et en même temps d’avoir aussi perdu notre bonne humeur.

Les jours passent... ils deviennent de plus en plus longs. À travers les vitres, nous ne voyons du dehors que le temps gris et la pluie qui tombe.
Nous sommes au chaud dans notre lit. Plein de personnes rêvent de rester au lit le matin, de faire la grasse matinée. Ce n’est plus le cas pour moi et pourtant j'aimais mon lit, j'aimais aller me coucher le soir, ouvrir discrètement les volets de ma chambre en pleine nuit et appeler ma chatte Sophie. Oui drôle de nom, je sais.

Parfois elle était trempée mais tant pis, je l'appelais et elle bondissait sur le mur, le longeait d’un bout à l’autre et venait d'un bond sur le bord de ma fenêtre.
Je la laissais vadrouiller et venir me rejoindre dans mon lit : elle s'enfonçait jusqu’au fond du lit contre mes pieds, et elle me tenait chaud. Le matin, je me réveillais, elle était juste là, sur le traversin, collée à ma tête. Comme ces moments-là me semblent si importants maintenant. C’est dingue, j'aimerais pouvoir la caresser, l'entendre ronronner.

Parfois je repense aussi à ma grand-mère et je me rends compte à quel point elle me manque. Je me dis que jamais elle ne m’aurait laissé partir dans cet hôpital. Mais je sais aussi qu’elle, elle aurait vu depuis longtemps que j'avais un problème…

Alors que je n'étais qu’un môme, petit, chétif, qui n'arrêtait pas de courir, de faire du vélo et de se prendre pour les plus grands joueurs de la planète, voilà que maintenant au fond de mon lit, je ne bouge plus et je crois que jamais je ne recommencerai à faire un sport, à rêver à tout cela.
Bientôt, je vais partir pour le Centre de Pen-Bron. J'ai peur d'affronter cela et encore j'ai de la chance, on m'a promis que je serais dans la même chambre que Thierry.

Voilà, ça y est, demain je pars. Toutes les filles de salle, les infirmières viennent m'embrasser, me dire au revoir.

Quand je pense que j'ai pleuré en arrivant ici, je pleure aussi à mon départ. C’est insensé. Mais pendant tout le temps passé ici, je n'ai jamais été mal traité. Je me suis fait gronder une seule fois, lorsque j'avais fait dans le bassin pour la première fois et que j'avais peur... mais bon, c’est tout ce qui s’est passé de mal.
Donc, je tenais à dire une chose à tous les parents et enfants qui ont ou qui fréquenteront l'hôpital de Clocheville pour enfants à Tours, tout se passera bien.

Mon arrivée au Centre marin de Pen-Bron

De Tours nous prenons la direction du Centre marin de Pen-Bron et pour moi encore une nouvelle épreuve : la découverte d'un nouveau lieu, de nouvelles personnes. Je dois faire avec, je dois composer avec et m'y faire.
La route, toujours la route ! Depuis tout gosse je suis malade en voiture, alors partir dans une ambulance, la tête en arrière, ce n'est vraiment pas fait pour arranger les choses.

Comme d'habitude, je vais essayer pendant un très long moment de ne rien dire, de me retenir mais je ne tiendrai pas plus…

Une fois que la guerre est déclarée avec ce mal des transports, je ne peux plus me contrôler, ni me retenir, et là le calvaire commence. Que ce soit pour moi ou pour ma mère, assise à mes côtés à me tenir le haricot… Je n'ai qu'une hâte : que l'on arrive enfin.

Je veux que cette ambulance arrive au plus vite, ce n'est pas tant que j'ai hâte d'arriver à Pen-Bron, mais c'est surtout pour ne plus ressentir ce mal-être qui me donne un mal au cœur... mais pourquoi au cœur ?
Tout ce que je n'ai pas vu de la beauté du site, en arrivant, je le découvrirai un peu plus tard. Nous avons traversé la dernière ville avant le terminus…Guérande.

Malgré le peu de vision possible à travers les glaces de l'ambulance, j'ai quand même aperçu de magnifiques remparts. Cela représente tellement peu de chose par rapport à tout ce que j'ai pu observer par la suite.
Nous avons emprunté une petite route sur laquelle nous avons longé des marais salants, traversé une magnifique forêt de pins et… là au bout de la route, sur la gauche nous avons pénétré dans un site gigantesque.
Nous y voilà, nous sommes arrivés à Pen-Bron !
Une façade magnifique, style château Renaissance si je peux dire. Un parc immense et vert s'étend juste devant ce bâtiment.
À l’arrière, je ne le vois pas encore mais je le sens, l'océan, oui l'Océan…
Pen-Bron est posé là, juste là, près de l'océan, à quelques pas de l'océan... Enfin pour moi, à ce moment-là, je crois que je ne peux parler que de quelques pas, mais, ce qui est sûr, c'est que cet océan se tient à portée de mes yeux d'enfant. Je n'ai que dix ans !

L'océan, la seule et unique fois où je l'avais vu, je n’avais pas trois ans. Tout ce dont je me souviens, c’est une canadienne orange, là, installée sur un terrain et devant, devant mes yeux, l’océan…

L’océan ! Pourquoi une telle envie, pourquoi pour moi cela ressemble-t-il au paradis ?
L'océan, j'ai appris à l'aimer à travers la télévision surtout grâce à un homme fantastique qui a été le premier à nous emmener si loin dans les profondeurs marines. Un homme qui a su nous montrer toutes les ressources marines, ces fonds sous-marins où se cachent des sites merveilleux et une faune souvent mystérieuse.
Oui, j’ai aimé ces émissions et tout gosse je rêvais de parcourir les mers à bord de la Calypso ; être là, travailler avec ce petit homme au bonnet rouge.
Même encore maintenant, alors qu'il a disparu, quel symbole ce bonnet rouge !

Cet homme, qui était entouré d'un équipage, lui aussi dévoré par la même passion, la même envie… le commandant Cousteau nous a offert un monde merveilleux.
Alors, tous les dimanches, je me voyais revêtu d'une combinaison de plongée, harnaché d’une bouteille d'oxygène et muni d’une caméra ou d’un appareil photo pour immortaliser l'océan, garder les couleurs et en rêver une fois remonté et loin…

Voilà pourquoi dans ce Centre la première chose que j'ai gardée en moi, c’est que l'océan était là. Bien sûr, je ne pourrais pas y faire tout ce dont je rêvais, tous ces désirs de grand explorateur des mers, mais il était à la portée de mes yeux. J’en ressens l’odeur, cette senteur si particulière de l’iode…
Je n'ai qu'une hâte : marcher sur le sable... mais pour l'instant je me contenterai de le laisser glisser entre mes doigts.

Voilà, Pen-Bron, comment je l’ai perçu le jour de mon arrivée. Premiers regards, premiers ressentis… face à ce château, à ce que j’entrevois, et que je devine immense, l’océan…

Et pourtant au cours de son histoire, Pen-Bron a été, et de diverses façons, occupé. Au XVIII siècle, on y installa une usine d'engrais. En 1824, un Nantais François Deffès commerçant de son état, décida d'y installer la toute première fabrique de conserves. Il allait profiter des produits de la pêche des marins du Croisic et de La Turballe pour y faire les toutes premières boites de sardines à l'huile d'olive.

Installée tout d'abord près des falaises de la Turballe, il s'avéra que la petite ferme fut vite dépassée par l'ampleur de son entreprise. Le site Pen-Bron s’imposait alors pour le développement de sa conserverie.

1887 que dire de cette année si importante ? Pen-Bron allait alors trouver sa vocation. Un homme de cœur, troublé par la guerre de 1870, un homme de courage, un homme honoré par la France qui fut élevé au grade de chevalier de la Légion d'honneur puis de la médaille militaire ainsi que la médaille de Crimée, va faire connaître Pen-Bron. En 1871, il est inspecteur des enfants assistés à Niort, en 1878 il est nommé à Nantes. Hippolyte Pallu. Oui, cet homme convaincu que le traitement marin peut soigner certaines infections, est à l’origine du Centre marin de Pen Bron. Un sanatorium pour enfants scrofuleux va s’élever sur ce bout de presqu’île et c’est avec lui que ce site va prendre toute sa dimension. Son humanité au service de la santé et surtout celle des enfants, des enfants malades, perdus, ignorés, rejetés… nous sommes en 1887 et la tuberculose sévit.

Il était important, alors que j’en ai eu connaissance plus tard, de rappeler l’origine de ce centre. La relation déjà si particulière nouée avec cet endroit, me donna l’espérance puis la volonté de revoir ces lieux 35 ans après y avoir séjourné. J’ai alors renoué un lien…les sentiments et les regards sur nos vies changent ou s’apaisent.

La maladie m’a transporté loin de Châteauroux, où j’avais laissé ma famille, mes camarades de classe et de jeux.

Pour moi l'histoire de Pen-Bron a débuté en janvier 1975. Elle se terminera le 15 juin 2009. Mais quand je dis qu’elle s’est terminée, je ne le pense pas vraiment. Je dirais plutôt qu'un autre chapitre s'y est ouvert, et je le découvre ici, à travers chacune des lignes que j’ai écrites.

Un retour sur moi, sur ce que j'ai vécu dans mon corps d’enfant, puis dans mon corps d’adolescent. Un retour sur soi est douloureux, mais nécessaire. Il marque aussi et surtout un apaisement dans la mémoire de l’homme que je suis devenu aujourd’hui.

En 1975, l'accueil est assuré, entre autre, par une jeune femme. Je ne me souviens pas d'elle. Mais tout ce que je peux vous dire, c’est que ce 15 juin 2009, je me suis trouvé face à Madame Guillard. Elle a débuté sa carrière au Centre de Pen-Bron en 1973. En souriant, elle me dit qu’il est probable que nous nous soyons vus à cette époque, qu’il est possible que ce soit elle qui m’ait accueilli.

Néanmoins, je suis là, toujours installé sur mon brancard. Notre arrivée était attendue, nous sommes dans la salle d’accueil.

Mes parents sont reçus par une sœur car ce centre est depuis son origine géré par des sœurs.

Puis, on nous guide à travers le centre. L’intérieur est splendide. Il y a une chapelle et une fois à l'extérieur, tout en longeant les bâtiments, on découvre une magnifique pelouse, ainsi qu’un beau jardin. Devant nous, un long corridor extérieur, protégé par une verrière, que j'emprunterai bien souvent mais allongé dans mon lit, uniquement allongé dans ce lit. Ce corridor permet de longer cet imposant bâtiment, aussi grand à l'extérieur qu’à l'intérieur.

Au milieu, une porte, qui s’ouvre sur un couloir. Là, on nous dirige vers l'ascenseur.

Je comprends que nous sommes dans le bâtiment réservé aux enfants atteints des mêmes problèmes de santé que moi, mais pas obligatoirement de la même maladie.

Au rez-de-chaussée se trouvent les filles, je l’apprendrai très vite et à l'étage les garçons. Nous arrivons au premier étage et la responsable de service nous accueille avec un sourire. Enfin, je dis la responsable de service, je ne sais plus, c'était peut-être une fille de salle, mais qu'importe le sourire et les mots étaient réconfortants.
Elle nous propose de nous emmener dans ma chambre, enfin pour moi dans une chambre, celle où je vais rester une fois mes parents partis.

Nous sommes en fin de matinée et peu d'enfants sont présents dans le bâtiment. Elle nous explique alors que les enfants sont à cette heure tous en classe.
Ce Centre a une école, nous pouvons suivre des cours afin de ne pas perdre une année scolaire ou tout du moins faire que nous ayons une vie sociale et scolaire en dehors des soins. Il faut rappeler que les hospitalisations durent souvent de très longs mois.

A l’hôpital pour enfants à Clocheville, pas de cours ! Je m’y étais bien fait.

Reprendre l'école, je n'envisageais pas cela ou n'avais pas l'envie d'y aller. J'avais pris l'habitude de rester dans mon lit et de ne rien faire de ces longues journées, mais elles étaient sans leçons, ni devoirs, sans maître, sans contraintes si ce n'est de rester couché et d'accepter d'être patient.

Nous traversons un couloir tout en longueur avec d'un côté des chambres et de l'autre des pièces que je découvrirai au fur et à mesure de mon séjour, des salles de bain, un local où diverses choses sont entreposées et la salle des lavabos.
Nous arrivons presque au bout de ce couloir et nous tournons à gauche. Le brancard stoppe d’un coup, je comprends alors que nous sommes arrivés. Je suis arrivé !

Là, une immense pièce, très grande et toute en longueur, où se trouvent alignés trois lits. Je les revois encore aujourd’hui, ils sont d’une teinte bleu-vert. Il y avait un lit, une table de nuit, un lit, une table de nuit, un lit, une table de nuit !

Comment était disposée la chambre ? Je ferme un instant les yeux… juste en face de ces trois lits, une longue table, très longue table s’impose là, avec des chaises disposées tout autour. On y trouve aussi une petite pièce qui communique avec cette chambre dans laquelle sont installés deux autres lits.

L'ambulancier, Monsieur Landureau, qui avait déjà transporté mon père pour son retour de Tours après une grave opération se tenait là également. Il ne restait à cet homme que quelques cheveux blancs sur l'arrière de son crâne, mais je me souviens aussi et surtout de sa gentillesse.
Il me prit dans ses bras pour me déposer sur mon lit, mon nouveau lit d'infortune.
Avant de partir, il expliqua à mes parents qu'il les attendrait près de l'ambulance. Il leur indiqua qu’ils pouvaient prendre leur temps, le temps de m’installer dans cette chambre, le temps de l’au revoir.

Ma mère s’est alors occupée de mes affaires. Je la revois ensuite, assise sur le bord de mon lit, mais je remarque aussi que mon père ne se sent pas bien dans cet endroit. Il est pressé de partir. Jamais je ne l'ai vu à l'aise, même à Clocheville.
Est-ce son accident du travail survenu quelques années plus tôt qui le stresse, je ne sais pas. Je crois que je l’ai toujours senti mal à l’aise. Alors il descendait souvent fumer une cigarette ou bien il errait dans les couloirs.
Quand j'avais d'autres visites, des membres de la famille ou des amis, il se sentait obligé de demeurer dans la chambre, de ne pas marquer ces instants de son absence.

Et là je ne comprenais pas... Lui qui avait subi une grave opération, lui qui suite à cette intervention était resté allongé dans un lit pendant des mois, lui qui avait supporté le calvaire du bassin, de la toilette faite par des mains inconnues, lui qui était resté couché à l'heure des repas, lui qui n'avait pas pu marcher pendant de longs mois, tout comme moi, lui qui était seul aussi, pourquoi ne me tenait-il pas la main ? Je n’avais que onze ans !

Malgré cela, durant mon séjour à Pen-Bron, tous les week-ends mon père a accompagné ma mère. Tous, sauf un, celui où c’est ma tante qui est venue.

Je sais que mes parents doivent rentrer sur Châteauroux ; ils m'embrassent, je les regarde s‘éloigner.

Par les fenêtres qui se trouvent entre ma chambre et le couloir, je les regarde aussi longtemps que je peux et cela dure vraiment très peu de temps.

Cette fois-ci je ne pleure pas. Je n'ai versé aucune larme, car maintenant je suis habitué à être seul et à me retrouver dans un endroit inconnu.
Seul, pas très longtemps. Nous arrivons presque à l'heure du repas et les filles de salle sont venues installer sur la table de notre chambre les couverts pour le repas puis sont reparties.

Concernant notre chambre, on m'a expliqué qu'elle sert aussi pour les marchants ;que tous les jours, les repas des marchands se tiennent dans notre chambre.
J'ai en face de moi le port et je vois dans ma tête débarquer les marchands du Croisic. Je les vois venir s'installer, parler de leurs journées, rire ensemble puis nous laisser et partir rejoindre leur famille.

Mais pourquoi viendraient-ils manger là avec nous ? Enfin bon je les attends avec une certaine appréhension.

Du bruit dans le couloir... instinctivement je tourne la tête vers les fenêtres et j’observe ce qui se passe : j'entends parler et je vois un jeune garçon marcher dans le couloir. Il a le visage bizarre mais ce qui m'inquiète le plus, c’est que devant lui je vois une jambe en l’air, elle va de l'avant vers l'arrière. Je suis là, béat, et je la regarde cette jambe, et je cherche à comprendre mais il n’y a rien à comprendre. Non, impossible, je n'ai jamais vu cela, c’est incroyable ! J’ai les yeux rivés sur le visage et sur cette jambe. Je ne suis qu'un gosse et d'un coup je commence à avoir peur car il tourne et rentre dans ma chambre. Devant lui il pousse un fauteuil roulant où se trouve un autre jeune qui tient dans ses mains une jambe, la sienne sans être la sienne. Une jambe artificielle et il la balance ainsi encore et encore. Je suis éberlué, mais rassuré quelque part aussi, et je m’attarde sur le visage du garçon qui pousse ce fauteuil.
Son visage, son cou et ses mains sont recouverts de grosses boursouflures, il est défiguré, il est brûlé...

Et je suis là à le regarder, à le scruter... mais je viens d’arriver et je vais apprendre à ne plus voir seulement le handicap. Je vais réussir à détacher mes yeux de la maladie, des plaies, des visages et des corps meurtris... et oui, pour ne plus voir que la personne qui est devant moi, simplement elle.

Ils se présentent à moi en souriant, ils ont l'habitude des nouveaux, ils sont dans le centre depuis un long moment déjà.

Dans le fauteuil roulant se trouve Thierry, et le garçon brûlé se prénomme Yannick.

Les questions ne tardent pas à fuser : C’est quoi ton prénom? Tu arrives d'où ? Qu'as-tu ? … voilà le rituel des questions. De toute manière, tous les nouveaux venus y ont droit.

J'apprendrai très vite à poser les mêmes questions à chaque nouvelle personne que je rencontrerai ici, et je répondrai aux mêmes questions de tous les autres malades du bâtiment.

De même que j’apprendrai qu'il n'y aura pas que les enfants qui me poseront des questions sur ma maladie. Plus tard, tous les médecins que je rencontrerai au cours ma vie me les poseront. Oui, plus tard aussi, mon handicap va soulever des questions, et de mes réponses dépendra un oui ou un non pour un emploi.

Yannick a repéré les bonbons posés sur la table de nuit et naturellement m'a demandé s’il pouvait en prendre. Bien sûr que oui qu’il peut en prendre, des bonbons, des gâteaux comme si c'était ce qui pouvait me guérir ! Et je n'en manquerai pas.

Thierry en a pris aussi et nous avons commencé à nous dire pourquoi nous étions là. Enfin moi, j'ai commencé à expliquer ce que j'avais comme je le pouvais à l'époque...

Fier de moi, je leur ai dit exactement le nom de ma maladie : une ostéochondrite bilatérale des deux hanches. Croyez-moi, je n'ai jamais réussi à retenir des mots très compliqués, mais là, ce mot je le connaissais par cœur et le bilatérale me faisait sourire... cela donnait encore plus d'importance à ma maladie.

Je leur expliquais que j'avais le cartilage de mes hanches qui ne tenait pas et que cela provoquait des blocages à l'intérieur qui empêchaient le fonctionnement de ma marche, et que parfois je me retrouvais bloqué. Je continuais, et confiais que le professeur Glorion avait reformé avec des petits morceaux d'os une pâte pour refaire mes têtes de fémur, et que j'étais là pour que mes hanches opérées se consolident. Je devais faire de la rééducation. Je n'avais pas le droit de marcher, mais surtout je leur faisais bien comprendre que je pouvais marcher, que je pouvais me lever.

Il était important pour moi que l'on sache que je pouvais marcher, et que ce n'était actuellement qu'une interdiction.

Puis est arrivé Thierry, le Thierry de Clocheville. Il sortait des cours, il avait été informé de mon arrivée. J'ai vu sur son visage un énorme sourire et je me suis senti beaucoup mieux. Enfin une personne que je connaissais... nous avons parlé de suite de Robert je lui ai dit qu'il devait venir très bientôt nous rejoindre.

Je lui ai dit aussi ma crainte de savoir que les « marchands » venaient manger dans notre chambre le midi et le soir. Et alors, je l'ai entendu rire, puis éclater de rire et toujours dans ce fou rire, il m’explique alors que les marchants étaient les gosses de notre bâtiment, ceux qui pouvaient marcher. Ils se réunissaient dans notre chambre puisque c'était la plus grande pour prendre les repas.
Je me suis trouvé un peu bête mais soulagé en même temps.

Je n'ai pas eu à attendre longtemps pour faire la connaissance de tout le monde.

Les cours étaient terminés et les filles de salle ramenaient tous les gosses sur des petits lits.

La pièce fut très rapidement animée de cris, de rires et de « tiens y a un nouveau » et là tout le monde s’est regroupé autour de mon lit !

Les filles de salle ont très vite rétabli le calme et fait passer tout le monde à table, enfin tous ceux qui pouvaient, et là le chahut s’est très vite calmé.

Thierry et moi, nous sommes assis dans nos lits. On nous a installé des tables adaptées pour poser nos plateaux. Premier repas au Centre de Pen- Bron : une entrée, un plat chaud, un fromage et un dessert. J'aurai souvent droit à plus de laitage... c'était bon pour mes os.

A la fin du repas, tous sont revenus me voir, et là, des questions, encore et toujours des questions… mais moi je commençais à être fatigué de la route, j’avais été malade durant tout le trajet. Je tombais de fatigue, et puis je leur ai offert des bonbons.

Nous avons repris un peu notre discussion avec Thierry, sur lui, son arrivée au centre et comment ça se passait.

Comme l'heure de la reprise des cours était arrivée, il a été, comme les autres gosses, emmené dans la salle des cours.

Le silence est vite revenu dans la chambre. J'étais à nouveau seul, alors que tous les enfants se trouvaient en cours. J'étais couché, enfin assis dans mon lit.

J'ai pris un livre dans le tiroir de ma table de nuit et l'ai parcouru un peu mais je n'y ai pas trop prêté attention… mon regard errait à travers les grandes baies vitrées. J'entrevoyais le port et quelques bateaux qui prenaient la mer, je les suivais d'une fenêtre à l'autre jusqu'à ce qu'ils disparaissent de ma vue.

Oui de mon lit, j’aperçois une partie du Croisic, de sa jetée, et devant mes yeux de petit môme, oui, il est là, l'océan ! Je n’en distingue qu’une infime partie mais chaque matin et chaque soir, au gré des marées, je vais regarder partir et revenir les bateaux de pêche.

Tout doucement, je me suis allongé et me suis endormi.

Dans l'après-midi une fille de salle est venue me voir, elle m'a parlé un peu mais je n'étais pas très bavard. Une fois qu'elle m'a laissé, j'ai allumé ma radio et écouté un peu RTL.

Depuis mon hospitalisation j’écoutais la radio, les chansons, les émissions de l'après-midi.

Mon émission préférée était les Grosses Têtes : un ensemble de personnalités qui répondaient aux questions d'un certain Philippe Bouvard. C’était drôle et je ne me lassais pas d'entendre leurs blagues.

Bien souvent je riais de les entendre rire, mais sans avoir certainement compris le sens de leurs propos. Ils m'ont accompagné bien souvent.

Les heures ont défilé et les garçons sont revenus de leurs cours. Nous avons discuté et ri ensemble. Vite, très vite et plus vite que je ne l’aurais pensé, j'étais intégré au groupe.

Le repas du soir arrive et une nouvelle fois tout le monde est dans la chambre. Et là, une cohue, les petits criaient, les grands essayaient de les faire taire, mais rien à faire.

En fin de soirée les filles de salle sont venues fermer les volets ; la nuit était tombée depuis un moment déjà mais j'aimais regarder le noir du dehors, ces volets blanc-gris descendus, j'avais l'impression d'être enfermé, cloisonné.

Nous avons parlé avec Thierry très longtemps dans la nuit. Il m'a raconté son arrivée au Centre, puis il m’a confié que sa mère n'était pas revenue le voir depuis son arrivée et qu'elle lui manquait…

Et je me suis endormi.

Il est sept heures, j'ouvre les yeux, je suis un peu perdu, je me demande où je suis mais très vite je comprends. Je sais où je suis et mes yeux n'ont qu'une envie, l’envie de se refermer. Qu'on me laisse me rendormir.

Mais une fille de salle ouvre les volets et je retrouve cette magnifique vue, cela, c’est bien réel ! Le petit déjeuner arrive, je ne sais plus ce qu'il y avait mais certainement un chocolat chaud et du pain, comme dans chaque hôpital.

Tous les marchants sont là, installés devant leurs bols, encore en pyjama et la journée commence avec des rires Puis très vite, un à un, nous sommes emmenés au lavabo. C’est une petite pièce située près de notre chambre. La toilette commence. Quand un gosse a fini, un autre le remplace. Les derniers n’ont pas trop d'eau chaude mais ça frotte dur, un coup de brosse à dents et nous voilà tout frais, tout neufs.

Une première toilette sans bassine posée sur la table, comment je l'ai appréciée ! Avoir de l'eau qui jaillit du robinet et pouvoir, une fois le savon passé sur le corps, se rincer correctement.

Avec la bassine, ce n’était jamais le cas. Après s’être savonné avec le gant de toilette, on se rinçait avec ce gant après l’avoir trempé dans la bassine et essoré, mais on avait toujours l’impression de se rincer avec de l'eau savonneuse, et je n’aimais pas ressentir cet effet qui me donnait la sensation que ma peau paraissait toute raide. Mais là, le plaisir de pouvoir passer et repasser ce gant imprégné d’eau sans savon sur soi, une vraie toilette ! Un vrai bonheur !

Si je me rappelle bien, je suis arrivé à Pen-Bron un mardi, et là nous sommes mercredi matin, donc il n’y a pas d'école. Nous restons dans nos lits une fois que nous y avons été redéposés.

Les discussions reprennent avec Thierry, on s'échange des gâteaux, on lit, on écoute la radio et nous reprenons notre rythme comme à Clocheville. Parfois nous restons sans rien dire…mes yeux sont souvent braqués sur le décor extérieur. Je vois quelques bateaux sortir en mer et je garde les yeux rivés sur chaque passage d'un de ces bateaux et sur ce petit bras d'océan offert à ma vue.

Thierry et Yannick se promènent fréquemment, ils vont d'un endroit à un autre, mais ils sont là souvent avec nous et nous apprenons à nous connaître un peu plus chaque jour.

L’histoire de Thierry, c’est celle d'un gosse qui joue au ballon, dans sa cour, une bonne partie de football avec des copains, comme tous les gosses aiment à y jouer.

Mais un coup de pied un peu plus fort que les autres donné dans un ballon, un ballon qui monte, monte et passe par-dessus la porte d'entrée de la cour et file dans la rue…un ballon qui fuit les enfants... Et Thierry, lui se lance à sa poursuite, il n'a qu'une seule et simple idée : récupérer ce ballon très vite pour pouvoir reprendre aussi vite que possible la partie de football.

Il court, passe la porte d'entrée, s’élance dans la rue sans même regarder, puis il traverse le trottoir et pose son premier pas sur la route, toujours obnubilé par ce ballon qui roule maintenant devant lui…

Après que dire ? Que dire que vous n'ayez pas compris ? Un camion arrive au même moment. Ce routier est au volant de son camion, il roule comme tous les jours, et là surgit devant lui un gosse... il arrive, il le voit mais il est trop tard, il aura beau freiner de toutes ses forces, écraser cette pédale au milieu des deux autres, rien n'y fera, rien ! Le malheur arrive, il freine mais rien à faire, il tamponne Thierry... il ne l'envoie pas en l'air, non, il l'écrase et le camion s'arrête, s'arrête trop tard mais trop tôt aussi...

La roue du camion est sur le bassin de Thierry. Si mes souvenirs sont bons, c'est comme cela que Thierry a perdu sa jambe, par le fait que le camion se soit arrêté sur sa jambe, puis sur son bassin.

S’il l'avait percuté, peut-être que Thierry aurait eu simplement la jambe cassée. Je ne le sais pas, mais cette maudite roue a fait des ravages.

Thierry me dit que sa prothèse le brûle au niveau de son moignon et qu’à cause de cela, il préfère ne pas la porter très souvent, et c'est vrai que je le verrai rarement avec.

Et là, tout calmement Yannick me dit à son tour que si je sentais de mauvaises odeurs, il ne fallait pas hésiter à le dire à Thierry. Je ne comprends pas pour quelles raisons il me dit ça, alors Thierry remonte son pull et montre deux poches posées sur son ventre. Une de chaque côté : une pour l'urine, une autre pour les matières fécales. Il me dit alors que lui-même, parfois, il ne les sent plus et qu’il fallait alors le prévenir.

Oui ce camion aura fait d'énormes ravages sur Thierry. Mais encore une fois comme je l'ai écrit dans le blog, une chose est sûre : quand on est môme, on supporte tout, on accepte tout ! Lui, il acceptait son état, peut-être sans comprendre ou se rendre compte de ce qu'il avait sur le ventre et de cette jambe qui lui manquait.

Jeudi, un jeudi matin où on me laisse tranquille. Une nouvelle journée commence, on me dit que je n'irai à l'école que cet après-midi et j'en suis super content, je n'avais pas trop envie d'aller en classe.

Il me fallait une nouvelle fois affronter d'autres regards, ceux des autres enfants et surtout celui de la maîtresse et je redoute cet instant. J'ai une trouille comme un gosse qui se retrouve dans une nouvelle école et qui ne connaît personne. Mais bon, c’est un peu le cas…

La matinée, je la passe une nouvelle fois, seul, à regarder de mon lit l'océan. L'heure du repas arrive très vite, trop vite, mais voilà tout le monde est là à prendre son déjeuner et à discuter… ça parle, ça crie, il y a des disputes, enfin des petits mots qui partent de droite ou de gauche, comme dans tous les réfectoires sauf que là c'est une chambre.

L'heure arrive, le moment fatidique est là ! je ne plaisante pas, croyez-moi…une fille de salle me prend dans ses bras et me dépose sur un lit à grandes roues. Je suis installé bien au milieu et on installe d'autres enfants autour de moi.

Direction les couloirs où l'on va prendre l'ascenseur pour aller dehors. L'air pur, je ne l'ai pas senti depuis mon arrivée ! cela me fait du bien de sentir ce vent glisser sur mon visage mais ce n’est pas pour autant que je me sens mieux, j'ai toujours le trac.

Le jardin intérieur est magnifique, nous croisons des enfants, plein de gosses. Certains marchent difficilement tandis que d'autres marchent aussi, mais avec plus de peine encore, car ils sont appareillés au niveau de leurs jambes, avec des barres ou des tubes en fer qui partent du haut de leur bassin pour rejoindre leurs chevilles. On dirait presque des jambes de robot, cela fait vraiment bizarre. Certains ont, pour avancer, un déambulateur : ils ne marchent pas à pas, très, très lentement, leur démarche est décomposée comme au ralenti avec un boitement, un déhanchement qui leur donne l'attitude de quelqu'un qui va tomber ou trébucher. Je suis impressionné…
Nous arrivons en classe, on dépose certains des jeunes dans d’autres salles et bientôt on rentre mon lit à roulettes dans une classe où se trouvent d'autres lits et quelques tables, comme dans une vraie classe.

Tout le monde me regarde, tous les regards, comme je le redoutais, sont là à me dévisager mais le plus redoutable se situe là, derrière ce bureau monté sur une estrade

Une femme au visage abîmé par le temps, des lunettes posées sur son nez, des cheveux gris-blanc. Elle me regarde. Je trouve drôle qu'elle ressemble à Tartine, un personnage de bande dessinée. Tartine, une femme super forte qui règle les problèmes au fil de chaque page de la bande dessinée. Oui elle lui ressemble, trait pour trait, mais elle me semble quand même beaucoup plus fragile, plus maigre, plus chétive.

Elle me demande mon nom, mon prénom, d'où je viens, depuis quand je suis arrivé au Centre et pourquoi je n'étais pas en cours ce matin.

Je suis sûr qu'elle connaît les réponses à toutes ces questions, j’en suis persuadé mais elle cherche à me faire parler... je parle, je lui réponds mais elle me fait répéter parce que je murmure et qu’elle ne m'entend pas. Je renouvelle mes réponses. Je lui dis que je m'appelle Emmanuel, que j'arrive de Tours et que j'habite Châteauroux, une ville située dans le centre de la France.

Elle me dit que je suis ici pour suivre une scolarité et essayer de tout faire pour m'empêcher de redoubler une année scolaire à cause de ma maladie, que la classe est de plusieurs niveaux et qu'elle s'occupe de nous tous en même temps, qu’elle donne aussi des cours à certains pendant que d'autres font des devoirs d'un autre niveau, et la classe commence, enfin…

Je ne me souviens pas de tout, mais je sais que j'ai reconnu très vite un livre de calcul que j'avais déjà en classe à Léon XIII. Il était de couleur verte et les feuilles se détachaient au fur et à mesure que les cours avançaient. Il y avait les cours et les exercices d'application.

J'ai souri en retrouvant ce livre parce que j'aimais ce genre de livre qui ne semblait pas en être un vraiment… donc je pense que nous avons fait des mathématiques, et ensuite du calcul mental où nous écrivions sur une ardoise les résultats. Il fallait faire très vite.

Enfin la récréation arrive. Les enfants qui étaient aptes à marcher avaient encore une fois la chance de pouvoir sortir dans la cour. Là, assis sur mon lit avec d'autres je ne parlais pas, je ne faisais rien, je n'avais qu'une hâte que le temps défile très vite, et arriver enfin à l'heure de la sortie d'école qui devait être 16H30.

Mais, la classe a repris et là le moment fatidique arrive quand Tartine, non pardon, Sœur Marguerite, c'était le prénom qu'elle avait, il est tellement gravé dans ma mémoire ce prénom… et ce, depuis toujours et durant toute ma vie, quand je pense ou évoque cette maîtresse, je l'appelle et je l'appellerai toujours Tartine !
La maîtresse nous demande de prendre notre cahier de français, nous allons faire une dictée. Je suis décomposé. Là, j'ai eu un regard vers elle en la suppliant, en essayant par la pensée de la faire changer d'idée. J'aurais aimé avoir ce pouvoir à ce moment-là, j'aurais aimé pouvoir l'hypnotiser et arrêter le temps pendant un instant et lui inspirer autre chose que le mot dictée…
Mais je prends mon cahier tout neuf, je l'ouvre, je prends un des stylos qu'elle m'avait donné peu de temps avant et j'attends qu'elle commence, qu'elle nous donne le titre de cette maudite dictée.

Et voilà, elle commence à parler, à répéter les phrases doucement puis un peu plus normalement, elle appuie bien la fin de chaque mot, elle fait bien les liaisons, elle parle, parle et ne s'arrête pas…enfin si, à chaque point elle respire, à chaque virgule, elle marque un léger temps et reprend ; mais la dictée est dure, je remplis une page de mon cahier puis je vais à l'autre page. Ce n’est pas possible, elle ne va pas s'arrêter de parler, de dicter, non, elle continue... mon stylo allait bientôt ne plus avoir d'encre, je n'aurais jamais assez de pages pour terminer ce texte qu'elle a devant les yeux, elle continue, elle parle, parle…

Enfin elle finit une phrase et indique le point final. Je la regarde et là je l'aime, d'un coup. Je suis super content qu'elle ait fini. Elle attend un peu, puis nous relit la dictée tranquillement. Là, j'écoute, je la regarde et je regarde tous les gosses. Ils sont là, installés, la tête baissée sur leur feuille, les yeux rivés sur chaque mot qu'elle dicte l'un après l'autre. De temps en temps je fais comme tout le monde, je regarde ma feuille pour faire comme eux, mais je la vois qui me regarde, je la vois qui m'observe et elle lit. Une fois qu'elle a fini de lire, elle nous conseille de relire tranquillement, tous chacun de notre côté, le texte et de corriger les fautes que nous aurions pu faire pendant la dictée.

Il n'y a pas un bruit dans la salle, pas un mot, on pourrait entendre le bruit des stylos tellement le calme règne dans la classe et tous ont les yeux sur leur feuille, tous, pas un seul n'a la tête en l'air... enfin tous, sauf moi. Je regarde la classe, je regarde dehors, je regarde les dessins qui sont sur les murs et je regarde le vent qui fait bouger les quelques branches dehors.

Quelques instants après elle reprend la parole et nous demande si nous avons fini de relire et surtout si nous avons corrigé nos fautes, et tout le monde répond oui.

Elle relit la dictée en épelant chaque mot important, chaque verbe de manière à ce que nous corrigions au fur et à mesure nos fautes à l’aide d’un stylo rouge.

Elle parle encore pendant un long moment et après avoir fait une légère pause, elle pose la question :

« Qui a fait dix fautes ?» quelques mains se lèvent et elle continue, fâchée contre un ou deux élèves.

« Qui a fait neuf fautes ? » … puis huit et ainsi de suite, et elle continue à dire que ce n’est pas bien.

Puis elle arrive à ceux qui en ont fait cinq, quatre et elle fait des remontrances à certains élèves qui n'auraient pas dû faire autant de fautes… je la regarde, et, moi, dans mon coin, j'attends que cela passe. Elle arrive à zéro faute et félicite ceux qui n'ont fait aucune faute. Ils sont peu nombreux, mais il y en a…

Puis elle nous explique qu’il était très important pour nous de faire la dictée, que c'était le meilleur moyen de progresser, de maîtriser l’orthographe… Puis d'un coup son regard se pose sur moi, et là elle me dit « et toi le nouveau, je ne me rappelle pas t'avoir vu lever la main, tu as fait zéro faute », et là, je répond «non»
Là, je me sens vraiment très mal. Je la revois être en colère pour cinq ou six fautes et j'ai peur...je ne peux pas répondre de suite mais elle est là, elle me fixe, et soudain hausse le ton en me disant « je vais peut-être pouvoir savoir combien tu as fait de fautes »

Et là je lui réponds tranquillement en la regardant dans les yeux que j'avais fait… non je l'écrirai pas, non n'insistez pas, je ne le dirais pas même sous la torture, je ne vous dirai pas que j'avais fait plus de quarante fautes. Je le sais, je n'ai aucune excuse et je ne chercherai même pas à me défendre en disant que cela faisait plusieurs mois que j'avais quitté l'école. Il est vrai que j'en faisais beaucoup moins d'habitude, mais là quand même, c’était carrément trop…

Elle m’a regardé en me disant qu'il allait y avoir du travail avec moi, enfin du travail… et puis je trouvais que ce n'était pas normal. Elle m'avait ridiculisé devant les autres, j'avais honte, je ne savais plus où me mettre. De toute manière, je ne pouvais aller nulle part... Et alors soudain, d'un coup je l'ai haïe, je l'ai détestée, je ne l'aimais pas et je ne remettrais jamais les pieds dans sa classe. Quoiqu’en y repensant, je n'ai jamais mis les pieds dans sa classe...

J'ai attendu l'heure de la sortie avec une haine en moi, une colère, je ne reviendrais pas dans sa classe...

Une fois rentré dans nos chambres, je suis toujours dans une énorme colère, je garde tout en moi, toute cette colère est enfermée en moi. Si j'avais pu me lever et partir je l'aurais fait. Elle croit peut-être que cela va me motiver de m'avoir humilié devant tout le monde ! Et bien non ! Tant que les gens qui nous enseignent agiront comme ça, ils ne feront que nous dégoûter de l'école et là, c’était bien le cas.

Je ne parle pas. Tout le monde est au courant... on a beau être là, à ne pas pouvoir marcher, l'information, elle, elle circule... et voilà, le nouveau est nul.

Je n'y retournerai pas, c’est sûr, elle peut toujours courir, c’est impossible pour moi de revenir dans cette salle de cours.

La soirée a calmé ma colère, même si en moi elle résonne encore sourdement.
Le lendemain matin, une fille de salle vient nous chercher. Je refuse d'y aller, Ah ! Non ! c’est impossible, alors elle essaye avec de belles paroles de me faire changer d'avis, mais non je n'irai pas…

Des belles paroles, on est passé à un haussement de ton ; d’autres personnes arrivent, elles tentent de me convaincre, elles me fâchent, je dis me fâchent pour être poli mais je tiens bon.

Puis tout le monde baisse les bras et me laisse tranquille en me disant : Ok pour ce matin, mais cet après-midi, tu y vas…mais bien sûr que je vais y aller, tu as raison toi…

Matinée tranquille, super tranquille. Enfin l’heure du repas approche. Mais le temps s’écoule et il faut aller en classe, alors là je ne vous dis pas comment ils m'ont eu…

J'ai été pris par deux personnes qui m’ont attrapé et déposé sur le lit. Pas un mot, rien, je n'ai rien vu venir...

Je sais qu’ils m’ont eu, je ne râle même pas, je garde ma vengeance pour moi.
On arrive en cours. Naturellement, Tartine commence à nouveau à me mettre la honte en disant : « ce monsieur ne veut pas aller en cours, il n’en fait qu’à sa tête . » Je ne dis rien, pas un mot et d'ailleurs je ne ferai rien non plus.

Des mathématiques au français, rien de rien, je ne ferai rien.

J'attends le week-end avec impatience. J'attends cette dernière matinée de cours pour enfin revoir mes parents. Depuis leur départ, je n’ai aucune nouvelle. Je suis là, à Pen-Bron, dans le bâtiment Panckoucke, au premier étage. Nous faisons de jolis colibris, nous tous. Nous, incapables de marcher pour certains, et pour d'autres une démarche un peu chancelante, mais on a tous hâte de pouvoir voler comme les colibris, de prendre notre envol et partir loin….

Depuis mon arrivée, je n'ai vu que les couloirs qui nous mènent en salle de cours. C’est pourtant immense ici, mais pour le moment, j'ai rien vu d'autre …

J'ai envie que les heures défilent, qu’elles me rapprochent de samedi, vite. Si je pouvais d'un coup de baguette magique faire passer le temps plus rapidement, je le ferais pour qu’il avance à toute allure afin de pouvoir voir une personne que je connais, une personne de ma famille...

Ce soir-là, je scrute l'océan, enfin le peu de temps qu'il me reste à l’apercevoir vu que la nuit tombe vite et qu'après il ne me restera que le doux bruit des vagues à entendre, et mes yeux les imagineront s'écraser inlassablement, perpétuellement sur la digue.

Samedi matin, mon premier samedi, dernier jour de classe et là j'ai hâte, j'ai encore la tête ailleurs, je suis présent en cours, mais mon regard est rivé sur la fenêtre, oui, bientôt, très vite je vais revoir mes parents. Ils sont sur la route en ce moment, ils ont dû quitter Châteauroux de bonne heure pour être présents avec moi le plus tôt possible.

J'ai un énorme besoin de leurs mots, de leurs regards, de leurs gestes.

La classe n'en finit pas, les aiguilles de la pendule et celles de ma montre sont au ralenti.

Enfin j’entends Tartine nous donner les devoirs pour lundi matin. Si elle savait ce que j'en pense de ses devoirs, si elle savait que j'ai autre chose à faire que de perdre le peu de temps que j'aurai ce week-end à faire des devoirs...

Ça y est, les filles de salle viennent nous chercher pour nous accompagner dans nos bâtiments respectifs. Je voudrais faire voler ce lit sur roues, le faire aller plus vite qu'une voiture de course.

Je suis là dans le couloir de ma chambre, j’ai envie qu'ils soient là, que mes parents soient dans la chambre dès que j'aurai tourné…

Ils sont là, ils m'attendent, mon père assis sur le bord de mon lit; ma mère, debout, range dans ma table de nuit des sachets de bonbons et des bandes dessinées… Je souris, je souris et au fond de moi ça me brûle, j'ai envie de pleurer, de pleurer de joie, ils ne sont pourtant partis que depuis quelques jours mais là ça me brûle fort à l'intérieur. Je retiens mes larmes, pourtant mes yeux sont prêts à libérer tout ce bonheur, mais non je ne veux pas pleurer, je garde cela en moi.

Ma mère m'embrasse, mon père aussi et cela est tellement rare de sa part que j'ai toujours eu l'impression qu'il se forçait, mais ce n’est pas le moment de penser à cela.

Tout de suite, je leur raconte tout, tout, tout de ma rentrée en classe, des petits soucis que j'ai eu avec la maîtresse mais aussi des enfants qui sont avec moi.

Mes parents sont là, ils restent avec moi jusqu'à l'heure du repas mais ils devront partir le temps que nous mangions tous ensemble, nous les enfants, mais avant ils me racontent la vie à Châteauroux et je me sens bien.

J'imagine mon frère tout seul et très entouré à la fois. Il m'arrive de me dire qu'il a de la chance d'être avec tout le monde, de pouvoir retrouver ses copains tous les jours et je souris, mais jamais je n'aurais échangé ma place avec lui, non je n'ai jamais imaginé cela.

Les enfants de la chambre me demandent ce que mes parents m'ont apporté et tous me disent que j'ai de la chance de pouvoir voir mes parents et moi j'avais hâte, hâte qu'ils reviennent au Centre.

Quand mes parents sont revenus, le lendemain, ils m'ont dit qu'ils avaient trouvé un petit hôtel et qu'ils avaient déposé leurs affaires puis pris un repas rapidement pour pouvoir revenir très vite me retrouver.

Une fille de salle est venue leur proposer un lit de sortie ; oui je vais l'appeler ainsi : un lit de sortie car ce lit est un lit de promenade.

Nous nous sommes dirigés vers l'ascenseur et avons pris la sortie du Centre. Là, j'ai enfin pu vraiment réaliser et prendre toute la dimension de l'endroit où j'étais, découvrir ce bâtiment qui pour moi tout gosse me paraissait immense, un vrai château…

Nous avons pris la direction de l'embarcadère. Il en aura connu lui aussi des moments durs et longs de reconstruction, tout comme nous nous les gosses de l'intérieur.

C’est superbe, enfin je vois le port de près ! Il est là juste de l'autre côté de la rive. En arrivant au bout de cette jetée, c’est l’océan, le vent est là, léger, je suis bien, je vis même ; j'aimerais marcher dans ce sable, je vis, je vois ces vagues, c’est super beau ! Enfin des images qui me font du bien…

Une journée comme celle-là, ça passe trop vite, c’est fou mais j'ai pris l'air, j'ai pris enfin la vie en plein visage, un visage de môme qui découvrait un endroit particulier, un endroit de douleur, d’isolement mais aussi un lieu ouvert sur la mer, un lieu magnifique où se côtoient les dunes et l’océan, un lieu avec des bruits si nouveaux pour moi, le cri des mouettes, le fracas des vagues sur les rochers et la digue, les bruits des moteurs des bateaux de pêche…
Nous avons mangé ensemble à la cantine du Centre. Les sœurs avaient autorisé mes parents à prendre le repas avec moi, ainsi on ne se quittait pas. Et puis honnêtement, financièrement cela arrangeait bien mes parents car ils devaient déjà s’acquitter du prix d’une chambre d’hôtel, des voyages en voiture et oui, économiser sur les repas et éviter le restaurant c’était une bonne chose… mais cela ne durera pas, malheureusement.

J’étais bien, nous nous sommes encore promenés autour de la jetée, j'ai une nouvelle fois senti la force du vent et j'avais l'impression d'être comme du linge que l'on met à prendre l'air.

Mes parents reprenaient la route en fin d’après midi car demain, oui demain, pour eux une nouvelle journée de travail, une nouvelle semaine commençait. Pour moi aussi une nouvelle semaine allait débuter, mais de cours et je n’avais pas envie de ça.

Ma mère me demande si j'ai besoin de quelque chose pour la semaine prochaine, enfin je dirais plutôt pour le prochain week-end…j'avais déjà ma petite idée, j'avais préparé une petite liste... ho ! pas grand-chose, non j'avais besoin de peu ici. Mais on m'avait dit que Tartine, enfin sœur Marguerite, n’ayez aucun doute, vous allez vous y faire, c’est facile… donc il paraît que Tartine n'aime pas du tout le parfum de l'eau de Cologne. Du coup, dans ma liste, l'eau de Cologne se trouve en première position… voilà ! ma guerre est déclarée contre Tartine, elle déteste l'eau de Cologne, eh bien je vais contre-attaquer comme je peux, je vais me lancer dans la bataille du "je sens bon et fort le parfum" et "ne m'approche pas".

Voilà, ma mère m'embrasse, j’ai le cœur qui se serre, mon père m'embrasse, il me serre encore plus fort. Je les vois passer la porte de ma chambre, je les regarde par la vitre, mes yeux ne les quittent pas jusqu'au moment où ils disparaissent de ma vue. Voilà un dimanche qui finit…pour moi la journée n'est pas encore terminée…Mes yeux sont remplis de larmes que je ne laisserai pas couler, non, plus maintenant ! je les garde au fond de moi, je pleure de l'intérieur, ainsi, personne ne verra mes pleurs. Mes larmes sont bien là, mais je me battrai pour que personne ne les voit.

Oui, cela endurcit d'être là, cela forme le caractère. Je ne suis plus, je ne serai plus jamais un petit garçon comme bien d'autres. On devient mûr beaucoup plus rapidement, même si mon corps est celui d'un enfant, même si mon corps est malade, dans ma tête cela travaille dur, très dur... c’est peut-être pour cela que plus tard je serai toujours à m’interroger ; on n’est plus le même dès lors qu’on a subi quelque chose de grave… c’est ce que je pense.


Les journées passaient très vite et lentement à la fois.

Le soir, quand le vent soufflait très fort, j'entendais la mer, j'entendais le vent qui venait cogner aux volets de la chambre, il tapait fort à la porte pour s'inviter à entrer mais moi je le préférais là, cognant dans les montants… sous la force du vent les vagues se jetaient l'une après l'autre contre le mur de la jetée…

Certains soirs, la veilleuse de nuit nous emmenait voir la télévision, et elle nous permettait de rester un peu plus tard pour regarder les matchs de la coupe d'Europe. J'étais un supporter des Verts, j'aimais cette équipe comme beaucoup de jeunes, maintenant, aiment Marseille ou Lyon. Nous à l'époque les grandes équipes étaient Saint-Étienne, Nantes et déjà Marseille …

J’étais fou de joie devant le petit écran à regarder les arrêts de Curkovic, ses prises de balle et sa déception quand de rares fois, il prenait un but. Mais le meilleur, celui qui me faisait rêver le plus dans cette équipe c'était Piazza. Il était grand et fort avec une chevelure très longue qui flottait au vent, et quand il accélérait sa course, il paraissait invincible. J'adorais le regarder sur le terrain, je ne voyais que lui.

Donc la personne qui s'occupait de nous, nous emmenait les uns après les autres, elle nous prenait dans ses bras puis nous déposait dans la salle de télévision, la salle où se trouvaient aussi de très grandes baies… cette salle était la plus près de la mer.

Dès qu'elle me déposait dans le lit, je me dépêchais d'aller très vite à côté de la fenêtre pour voir l'océan... non pardon, elle m'installait près de la fenêtre et juste sous mes yeux, là où mes parents me sortaient le week-end, oui à cet endroit, je surplombais l’océan. Mon regard se portait très loin, j’écarquillais les yeux, oui pour que mes yeux aspirent toute cette immensité offerte.

Je n'étais qu'à cinq mètres d'elle, elle était juste là, en dessous, je la voyais parfois, je la devinais souvent dans le noir, je voyais les vagues s'éclater et monter en une gerbe immense.

C'est aussi comme cela l'océan, il est souvent calme et beau l'été mais l'hiver, il lui arrive d'être violent, sournois, insoumis mais il demeure toujours beau. Souvent je pensais à ces marins partis en mer, pour certains le temps d'une marée, pour d'autres plusieurs jours, et je me demandais comment ils pouvaient résister à la violence des vagues qui frappaient leur bateau aussi fort que lorsqu'elles venaient frapper la digue… comment pouvaient-ils travailler et aussi se reposer là-bas, si loin de chez eux, bien au large ? Avaient-ils le même temps qu'ici ? Dur métier que celui de pêcheur, dure vie, dur travail qui fait nous profitons de poissons pêchés du jour, sans même penser un peu à toutes ces coulées de sueur, aux vents qui balaient sans cesse leurs visages, à l’eau qui crevasse leurs mains…mais ils sont sur le pont et remontent les filets…

Attention, je parle des marins des petits ports de pêche, ceux auxquels je pensais et que j’accompagnais de mes yeux. Mais aujourd’hui, 35 ans plus tard, certains de ces marins arrêtent le métier, parce qu’ils se trouvent dépassés par les événements, dépassés par la taille des bateaux, dépassés par des décisions prises à une échelle tellement grande qu’elle en détruit bien souvent leur quotidien, oui … il faut aujourd’hui respecter des quotas et des secteurs de pêche… la lutte est difficile avec les pays qui donnent sur l’Atlantique…

Donc ces soirs-là, je passais mon temps entre le match et l'océan. J'avais deux passions : d’un coté, je pouvais m’envoler, m’emplir les yeux de couleurs, de formes et de la vie qui se déroulaient là, au Croisic, juste en face de moi, et d’un autre côté, courir très vite sur un terrain de sport. Je me laissais porter par mes jambes et je courais, courais, à travers la lucarne qu’est la télévision.


Mes parents venaient me voir toutes les semaines, et chaque vendredi soir pour moi commençait la longue attente du samedi midi mais…chaque samedi matin, en classe, je n'étais déjà plus là…..

Mes parents m'avaient donc apporté mon arme pour repousser Marguerite : de l’eau de Cologne. La lavande était le parfum que j'utilisais le plus souvent. Chaque jour après la toilette, je prenais la bouteille et je déversais sur moi, sur mon corps et mes cheveux cette eau parfumée et fraîche, quelque part elle me faisait du bien mais je ne la mettais pas pour cela, non, vous pensez bien, je la mettais pour Marguerite… Je m’en aspergeais, j'étais inondé de ce parfum et en début d'après-midi, avant de retourner en cours et bien oui je recommençais le même rituel, je passais plus d'une bouteille d'eau de Cologne par semaine et mes parents m'en ramenaient une nouvelle à chacune de leur visite.

Il émanait de moi une odeur forte, très forte, mais le résultat était sans appel, je n’ai eu Marguerite que rarement à mes côtés, mais pour autant, cela ne l'empêchait pas de m'interroger depuis son bureau, cela ne l'empêchait pas de corriger mes contrôles et de faire toutes sortes de commentaires. Mais je me sentais mieux, si je peux dire, oui je me sentais beaucoup mieux. Marguerite restait loin de moi !

Tous les jours, une dictée venait clore la classe, tous les jours la même chose. Et tous les jours, elle me demandait le nombre de fautes, et à chaque fois j'avais droit à ma petite séance où elle me réprimandait devant tous les autres, même si j'avais fait moins de fautes. Pas une fois, non pas une fois elle m'a félicité, ne serait-ce que pour me dire : c'est beaucoup mieux aujourd'hui, tu as vu tu as fait moins de fautes, tu dois continuer, tu vas y arriver…non jamais, jamais je n'ai entendu de sa part un seul encouragement, seulement des remarques désobligeantes mais je m'y étais habitué et cela ne me faisait plus rien.

Les matières que j'aimais bien étaient l'histoire et la géographie. C’est à Pen- Bron que j'ai appris la vie maritime et les ports de la France, ses ports de pêche, ses ports de marchandises. J'ai appris plein de choses qui m'ont intéressées, moi l'enfant des terres. Il y avait des ports tout le long du littoral dont un port spécifiquement destiné à délivrer, là plus qu'ailleurs, le pétrole, le gaz, ou bien des marchandises diverses ; on les appelait aussi des terminaux.

J’ai aimé apprendre, j'ai aimé écouter les cours de Marguerite. Ces jours-là j'ai aimé regarder la carte de France accrochée au mur ou au tableau et voir tous ces points stratégiques que Marguerite nous faisait découvrir… et là, seulement là, j'étais certainement le plus attentif de la classe.

Quand mes yeux se posaient sur la carte de France, je situais Châteauroux, ma ville. Je fixais ce point sur la carte, je revoyais tous les endroits que j’aimais : mon quartier, ma rue, ma maison, je voyais même les gens marcher, parler, ils étaient là devant mes yeux, petites fourmis qui s’activent…j'imaginais, oui j’étais de nouveau chez moi.

Loin des miens, je suis un enfant de Pen-Bron.

Châteauroux me paraissait bien terne, sans trop d’intérêt, même enfant lorsque je m’y trouvais. C’est très souvent comme cela, et tout nous manque une fois qu’on se retrouve loin de sa ville…

Ma maison, ma famille, mon frère, tout me manquait. Et puis là, tout seul, au fond de mon lit, je repensais à toutes les bêtises que j'avais pu faire, à toutes les bagarres et chamailleries avec mon frère. Il me fallait penser à tous ces moments, ne pas les oublier et vivre avec eux, même si, oui même si je revoyais certains moments forts ou d’autres plus difficiles que l'on a souvent partagés en famille. Cela permettait de m'évader un peu, de m’associer à eux pendant quelques instants.

Les mercredis après-midi où nous nous retrouvions seuls, mes parents étant partis au travail et mon grand-père à son jardin, nous nous dépêchions avec Sébastien de faire de la semoule en cachette. Nous allions acheter, avec l'argent que mon oncle nous donnait de temps en temps, un paquet de semoule. Nous adorions la semoule et puis ce n'est pas le plus dur à faire, une cuisine simple, un dessert que l’on adorait. Alors une fois que le lait qui remplissait la casserole commençait à bouillir, je jetais la semoule et commençais le plus important : bien tourner, ne pas cesser de mélanger le lait et la semoule et laisser cuire quelques minutes.

Le plus long était de laisser refroidir, attendre que l'on puisse commencer notre festin... et là, plus un mot, juste le bruit des cuillères dans le bol et nous dégustions rapidement notre quatre heures imprévu.

Parfois il en restait et nous ne voulions pas la jeter, alors je la cachais sous le lit en me disant que nous la mangerions le soir en cachette. Mais voilà, tant de choses pouvaient se passer que l'on oubliait très vite cette semoule qui nous attendait et je retrouvais, quelques jours plus tard, sous le lit, la semoule qui avait moisi et qui était bien sûr immangeable. Je prenais l'objet de notre délit et jetais le reste dans la poubelle, puis je nettoyais le récipient.
Mais le plus beau de tous nos quatre heures c’était quand nous achetions de la glace, toujours en cachette avec notre argent. J'attendais que le père Lebourg ouvre son épicerie, accolée à notre maison, pour aller acheter une glace. Je prenais une glace, un bac de glace, le plus gros, au goût que nous aimions, et dès cet instant, un vrai festin commençait. Je partageais la glace en deux, elle n'avait pas le temps de fondre, bien sûr que non... Je la dégustais, non, je la dévorais et une fois que j'avais terminé, je disais à mon frère de se dépêcher, que notre mère allait rentrer et qu'il ne fallait pas qu'elle s'aperçoive que nous avions mangé de la glace. J'insistais bien sur ce point, et lorsqu’il me disait qu'il ne pouvait plus finir, qu'il n’y arriverait pas, moi je prenais son bol et je la finissais, je ne me forçais pas. J'ai toujours aimé la glace, un délice, un plaisir indéfinissable, et à chaque fois mon frère se laissait avoir et moi je me régalais.

Un samedi matin mes parents sont arrivés au centre avec un fauteuil roulant, un fauteuil rien que pour moi, de nouvelles jambes, une nouvelle manière de me déplacer bien plus intéressante que ce lit sur roues…
Avec ce fauteuil j'allais pouvoir bouger, me promener, ne plus être dans ce lit à me morfondre, j'allais quelque part reprendre le goût de sortir, mon lit ne serait plus une prison.

Ce fauteuil allait m'ouvrir d’autres horizons, mais aussi partager une nouvelle expérience avec mes parents car ils prendraient, oui, sûrement plus de plaisir à me promener, à m'emmener dehors, à passer les grilles, sans avoir à pousser ce lit encombrant et difficile à manier.

Il faut dire que même si le lit sur roues permettait des déplacements, j'étais malgré tout mal installé ; j'avais souvent mal au dos vu que ma position était sans appui, que ce soit en promenade ou à l'école. Durant la journée, j'étais obligé de m'allonger un peu pour soulager mon dos. C’est donc avec l'autorisation du professeur Glorion que mes parents avaient loué ce fauteuil. Ce fauteuil devenait alors pour moi un tapis magique, je le trouvais super, il était chromé et bleu pour l'assise.

Voilà ! J'avais ma petite « formule 1 » pour handicapé ! J'avais des jambes, j'avais le pouvoir de me déplacer et croyez-moi quand vous passez autant de temps dans votre lit, quand votre regard est emprisonné dans ces pièces chaque jour, ces mêmes pièces... mon quotidien, vous avez envie de changement. Mais, les choses ne bougent pas, elles sont constamment aux mêmes places…immuables... et mon regard se perd parfois dans ma chambre, où rien ne vient jamais bouleverser cet ordre. Alors oui, j'étais content, j’étais heureux, un gamin heureux !

Un seul et unique petit problème avec ce fauteuil : je pouvais l’utiliser mais il fallait que j'ai les jambes allongées en permanence. Mais, quand vous louez un fauteuil roulant, il n'existe aucun gadget qui permette d’adapter le fauteuil pour résoudre le problème lié au handicap d’une personne en particulier.

Un fauteuil est fabriqué pour que vous puissiez vous déplacer en étant assis, point final ! Après il n'y avait rien d'adaptable. Donc, mon père s’est alors révélé astucieux. A l'aide de tubes et d’une toile rigide, il a fabriqué, de quoi installer sur les tubes du fauteuil, une rallonge de manière à ce que mes jambes soient toujours allongées.
Très vite j'ai appris à le contrôler moi-même, très vite, j'ai appris à marcher avec, à courir avec, à chaque mouvement de mes mains sur les roues, c'était mes jambes qui avançaient.

Mais le plaisir des plaisirs restait le fait que j'avais aussi l'autorisation de quitter le centre, de partir en voiture avec mes parents. J'avais accès au monde extérieur. Qu’y avait-il derrière ces murs, ces arbres, au-delà de ce château où je vivais depuis quelque temps ? Même si j'aimais l'océan, même si au centre les enfants étaient gentils, le personnel soignant qui m’entourait était compréhensif, j'avais besoin de ce vrai monde. J'avais quelque part une envie de retourner dans la vie.

Souvent à la télévision, on découvre des particularités régionales, des sites à visiter…souvent on cite la Bretagne comme étant une région spécifique avec l’océan, ses falaises, le temps…. on dit même que c’est la région où il pleut tout le temps…mais c’est aussi là que les paysages sont les plus pittoresques et véritables, encore bruts.

J'allais pouvoir le découvrir, j'allais réellement me rendre compte de mes propres yeux de la beauté qu'offrait réellement la Bretagne, mais une petite partie seulement…

J’allais donc désormais au-devant des autres, mais j'allais également découvrir le regard des autres, j'allais remarquer que mes nouvelles jambes sur roues allaient attirer des regards en coin…

Mais après tout, ce n'était pas grave. J'allais respirer, j’étais hors des murs de ma chambre, et ça, c'était pour moi un vrai bonheur. Mes yeux pouvaient contempler les remparts de Guérande. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’à l'intérieur de la ville, je voyais comme enracinée ici, une autre ville, à l’intérieur de laquelle j'aimais me promener, même si dans les ruelles intérieures de cette cité médiévale, il n'était pas facile de s’y déplacer en fauteuil roulant.

J’aimais imaginer la vie d'autrefois dans ces petites rues pavées. Oui, je commençais à revivre, mais la ville que je préférais : c'était Le Croisic… Le Croisic et son port de pêche, sa jetée et son phare. Je me souviens aussi que souvent, en longeant le port en direction du phare, il y avait une femme en costume breton. Je crois qu'elle vendait des cartes postales et également du sel ; le tout joliment disposé sur un petit chariot. Elle était âgée mais toujours présente, enfin très souvent là, juste installée sur le côté de la route, au bord des amarrages des bateaux. Elle souriait à tous les passants qui la regardaient, et moi j'étais impressionné de voir sa coiffe ; et je me demandais comment elle pouvait, d’une façon aussi naturelle, la faire tenir sur sa tête...
Puis, en allant en direction de Batz-sur-Mer, la côte sauvage s’offrait au regard, et, à nouveau, un émerveillement pour les yeux de l’enfant que j'étais. Une vue incroyable, une vue à couper le souffle ! Oui, je prenais des photos dans ma tête, je prenais des souvenirs et les enfouissais dans ma mémoire. Mes yeux me servaient d'appareil photo, et mon cerveau créait des albums pour y conserver tout ces souvenirs si forts, si intenses que même aujourd'hui je revois tout…

Bien sûr, avec le temps, ce paysage a sans doute changé, mais ces endroits sont, j'en suis certain, toujours aussi magnifiques.

Je me souviens également que lorsque nous empruntions la route pour nous rendre au Croisic, nous passions devant un superbe moulin à vent. Installé sur la gauche de la route, il était tout blanc et ses pales tournaient lentement.

En descendant sur Guérande, les marais salants s’étalaient sous nos yeux, de chaque côté de la route ; formes bizarres pour moi, alors gamin. Plein de rectangles, de carrés, de formes différentes, dans lesquels on récoltait le sel !
Chez moi les paysans ramassaient le blé en tracteur. Ici, les paludiers, eux, travaillaient à l’aide de drôles de râteaux qui possédaient des manches immenses… Ils faisaient des tas de sel, nommés des mulons, ainsi que je l’apprendrai plus tard.

Des instants gravés en moi, des souvenirs impressionnants pour moi, l'enfant des terres amoureux de la mer.

Pour cette première sortie mes parents m'avaient emmené au restaurant, un restaurant juste en face des remparts de Guérande. Ils voulaient me faire plaisir et fêter cette escapade hors du centre. Pen-Bron était alors loin de mon esprit…

Dès l'entrée, afin de franchir quelques marches, mon père m’a porté avec le fauteuil et nous avons été accueillis par une femme très souriante. Elle nous a guidés dans un coin de la salle du restaurant. Je pouvais m’y rendre sans difficulté avec mon fauteuil, alors, mon père a démonté son installation pour que je puisse passer mes jambes sous la table, juste le temps du repas.
Le centre de Pen-Bron est si proche de Guérande, qu’elle devait avoir l'habitude de voir des personnes handicapées et sûrement, aussi, d’en recevoir en fauteuil roulant, pour que l'accueil soit aussi convivial.
Mais le regard de certains dans le restaurant était pesant. Peut-être n’étaient-ils pas encore habitués à nous voir dans un restaurant, nous qui souffrions de handicap ? À cette époque, j’étais un gamin et encore aujourd’hui, je peux comprendre que leurs regards aient été présents mais fuyants en même temps ; un enfant en fauteuil, cela attire forcément le regard.
De façon plus générale, nous sommes quelque part le reflet d’une peur, la peur

d'imaginer que cela puisse arriver à un proche, un enfant, un ami…
Nous avons une nouvelle fois passé un début d'après-midi superbe entre ce repas et une dernière balade, avant que mes parents ne soient obligés de reprendre la route en direction de la vraie vie, enfin une vie où je ne les accompagnais pas.
Moi installé dans mon lit, j'étais à nouveau seul. Mes copains étaient partis regarder la télévision et pour ceux qui pouvaient marcher, ils se trouvaient quelque part dans le centre, ou dans les jardins.
Mes parents m'avaient laissé le fauteuil, mais j’ai rarement eu le droit de l'utiliser, les sœurs ne voulaient pas que je m'en serve.

Alors j’ai pensé que peut-être, elles ne désiraient pas que je sois privilégié, d’autres enfants n’en avaient pas, c’est vrai…Ce fauteuil, ces jambes qui auraient pu me permettre de me déplacer plus librement, m'était souvent interdit. Et je restais donc cloué dans mon lit.

Nous avions des jeux vraiment plus que bêtes parfois, peut être dus au manque de loisirs ; alors nous inventions des jeux, des jeux plutôt dangereux, des jeux qui pouvaient être sans retour…

Nous nous passions autour du cou une cordelette ou un morceau de laine que l’on enroulait autour de notre cou, l'un après l'autre, chacun notre tour. Nous tournions sans arrêt cette espèce de cordeau autour de notre cou, jusqu'à ce que le dernier restant ait gagné ce défi.

Nous allions tellement loin dans nos bêtises que souvent une marque apparaissait sur notre peau, et durant quelques jours, un sillon bien fin restait gravé sur notre cou.

La dernière fois où j’ai gagné ce défi, je l’avais tellement tournée, tournée cette cordelette qu'elle s’était toute entremêlée et avait fini par faire un nœud. J'avais beau tourner dans l'autre sens, sans arrêt, elle ne voulait plus se défaire, et je tournais à droite et à gauche, rien n’y faisait. Impossible, la ficelle ne libérait pas mon cou, impossible de la démêler... Je commençais à peiner, à respirer difficilement... et oui il fallait vraiment être un garnement inconscient pour jouer à ce genre de jeu.

J’ai attrapé le couteau qui se trouvait sur ma tablette de repas, je l'ai glissé entre mon cou et la cordelette et je l'ai coupée.

J’étais tout rouge, tout le monde riait mais pas moi, non pas moi ! Je n'ai pas ri de ma bêtise, j'ai eu à ce moment-là très peur. J'avais gagné à ce jeu stupide, mais pour moi j'avais perdu, oui perdu parce que ce jeu était trop dangereux, il avait fallu qu'il arrive cela pour que la peur s'empare de moi.
Je me suis souvent demandé ce qui aurait pu se passer si j’avais fait ce jeu débile en début d'après-midi, après que les plateaux nous aient été enlevés. Oui, comment aurais-je pu défaire ce lien qui enserrait mon cou sans un couteau ? Comment aurais-je pu m'en débarrasser ? J'ai eu ce jour-là vraiment beaucoup de chance.

Nous sommes en début d'après-midi, je vais passer une radio de contrôle. Il faut vérifier où en sont mes hanches, voir si tout évolue correctement, si je suis consolidé.
Une balade qui sort de l'ordinaire. En semaine je ne sors de ma chambre que pour aller en cours… mais là pour cette radio de contrôle, on se dirige à l'opposé des salles de cours, je vais enfin dépasser cette frontière, et me rendre…en salle de radiologie.

Une fois que nous avons pris l'ascenseur, j'ai hâte, oui j'ai hâte d'entendre dire que tout va bien. Je me pose des questions bien sûr, mais bon, vu que je me sens plutôt bien, j’ai confiance. Mon accompagnatrice me parle durant ce court voyage. La salle de radio où je me rends est à ce jour, la salle qui est située le plus loin à l’intérieur du centre. Nous passons donc derrière la chapelle et nous empruntons l'allée centrale. Elle installe alors mon lit dans une salle et j’attends que l'on vienne me chercher

C’est un endroit que je découvre, je regarde partout, mais j'ai vite fait le tour.

Je fus pris rapidement, puis j’ai dû me déshabiller avant qu’on m'installe sur une table dure et froide. Toutes les tables de radio seront dures et froides. Cela ne me gêne pas qu'elles soient froides, mais leur dureté fait que souvent j'ai mal dans les hanches le temps que j’y suis installé.

Le radiologue me fait prendre plusieurs poses de manière à bien photographier mes hanches. Certaines poses se passent bien, d'autres non. J'ai hâte que cela se termine, mais je dois collaborer et puis ces radios peuvent donner de bonnes nouvelles alors je serre les dents parfois et j'attends. J’ai mal surtout sur le côté, cette position me fait souffrir, j'ai l'impression que je suis juste posé sur mes têtes de fémur et la douleur est intense à chaque radio.

Le plus drôle c’est qu'au début, il est arrivé près de moi avec une boule en plomb, une sorte de pince et il me l'installe au niveau du sexe afin de me protéger des rayons.

Le médecin a trouvé un petit souci avec ma jambe droite. Si j'ai bonne mémoire, ma jambe droite n'est pas consolidée, donc il préconise de me mettre en tension. Voilà donc les résultats de ma première radio à Pen-Bron.

Là, je le prends mal, je ne veux pas recommencer à être en tension. Non je ne veux plus être attaché à mon lit, non pas là, pas maintenant que je commence à profiter un peu, que je commence à oublier ce mois de décembre, non !
On me ramène dans ma chambre, et en cet instant j'ai à nouveau une bonne baisse de moral. Il faut comprendre que ne pas pouvoir marcher est une chose mais supporter une nouvelle fois cette tension, c'est vraiment dur à imaginer.

Je suis là, j’attends dans mon lit. Un peu triste, un peu écœuré mais je tiens, aucune larme ne sort, moi ici je pleure, oui, mais de l'intérieur, mes larmes coulent mais personne ne les voit. Puis une infirmière vient me préparer. Elle me remet donc du sparadrap partout sur la jambe, mais là, il y a quand même une amélioration par rapport aux autres tensions. Cette tension est amovible, celle-ci peut s'enlever et se remettre, ce qui me permettra de pouvoir comme d'habitude faire ma toilette. Cela me rassure, mon moral remonte enfin un peu. De savoir qu'il sera possible que je puisse l'enlever, que je passerai du lit de ma chambre à mon lit d'école, qu’on me réinstallera pour la journée, ça me fait du bien. Mais à nouveau ces sparadraps me grattent, cela me démange, je n'arrête pas de me gratter. Il parait qu'il faut souffrir pour être beau ! j'aurai souffert, mais je ne serai pas non plus mannequin… !

L’infirmière me met donc dans mon lit de manière à être en extension : je vais de nouveau subir un étirement sur ma hanche, ma jambe gainée de sparadrap de chaque côté permettant d’installer un poids qui tirera sur ma hanche gauche.
Elle soulèvera le lit pour qu'il ait la bonne inclinaison, et voilà, elle installe un sac de sable d'un certain poids. Je ne connais pas le poids de ce sac, mais il tire, il tire sur ma jambe, je commence à le sentir. Cependant, très vite je vais m'y habituer et puis de temps en temps on me décrochera, ce qui me paraîtra beaucoup plus supportable qu'à Clocheville. C’est moins pesant, moins stressant. Oui une seule jambe, donc je ne m'emmêle plus durant la nuit quand je me tourne dans mon lit

Mes parents venaient très souvent me visiter, mais ici ce n'est pas très bien perçu de la part des sœurs. Je dirais même que parfois, mes parents ne sont pas les bienvenus.

Un samedi matin, mon père est dès son arrivée convoqué pas la sœur Supérieure du Centre qui va lui tenir ces propos :

"Monsieur, vu que vous venez souvent au Centre voir votre fils, que vous avez les moyens de louer un fauteuil roulant pour lui et que vous avez obtenu du Professeur Glorion l'autorisation de sortir Emmanuel du Centre en utilisant votre véhicule, vous devez donc avoir les moyens de ne plus venir au self et pouvoir vous offrir le restaurant"…

Ces sœurs, quand même, si proches de Dieu et si peu de compréhension ! Enfin pas toutes... non, là je ne serai pas méchant, mais cette sœur-là, son cœur devait être lourd et sourd.

Mes parents venaient me voir tous les week-ends. C’est vrai, je pense que tous les parents se doivent de donner ce qu'ils peuvent, ce qu'ils ont au fond d’eux pour leurs enfants.

Mais pourquoi cette réaction, cette mise au point ? Non, je ne comprend pas, même maintenant, je n'ai toujours pas compris. Peut être que cela dérangeait, et que… oui c’est vrai, j’étais également favorisé par ces visites régulières.
Dans le centre, il n’y avait pas que des garçons, non bien sûr que non, la maladie touche garçons ou filles…

Il y avait des filles dans la classe mais je m’y sentais tellement mal à l’aise que je ne voyais personne, j’étais en cours, mais sans vraiment y être...

Par contre le soir quand nous rentrions, quand nous regagnions nos chambres, il arrivait que l’étage soit envahi d’un petit groupe de filles qui naturellement venaient toutes dans notre chambre et là, c’était le délire ! Là, on oubliait la maladie, on parlait, on riait, on racontait tout et n’importe quoi et la chambre se faisait l’écho de nos fous rires.

Quelquefois les filles de salle intervenaient, nous sermonnaient et nous demandaient de nous calmer… d’autres fois elles se fâchaient et renvoyaient les filles au rez-de-chaussée, dans leurs chambres.

Dans le pavillon Panckoucke, au rez-de-chaussée, se trouvait le service des Nadines, les filles, et à l’étage les Colibris, les garçons… Les Colibris, nous étions tous de jolis oiseaux et quand les Nadines retrouvaient les Colibris, cela nous faisait à tous un bien énorme.

Cela ne durait pas très longtemps, parce qu’ici les soirées passaient vite, mais nous étions tous là comme des gosses sortant de l’école, retrouvant les copains et copines, nous réussissions à oublier que nous étions malades, nous étions dans notre monde.

Entre nous tout se passait bien, on se racontait notre vie, on parlait ensemble, on se voyait chaque soir avant le repas. Il arrivait aussi qu’après le repas les filles revenaient passer quelques moments avec nous, mais jamais très longtemps car une fois que les filles de salle s’apprêtaient à partir, elles devaient rejoindre leurs chambres.

Alors la tension retombait, un vide s’installait quand l’heure du coucher arrivait. Ces moments étaient difficiles à vivre, car la solitude nous gagnait tous. Pas un de nous ne parlait, le manque des parents, des frères ou sœurs nous envahissait.

Cependant, nous avions mis au point un système de rencontre avec les filles. À une certaine heure de la nuit quand les veilleuses de nuit étaient passées, les filles venaient nous rendre une dernière visite.

Naturellement, elle durait bien moins longtemps que les visites qu’elles nous rendaient en cours de journée. Eh oui, il est bien évident que dans un bâtiment où règne le silence de la nuit, chaque bruit, chaque mot résonne… Du coup, la surveillante de nuit arrivait pour mettre un terme à tout cela. De temps en temps, certaines filles arrivaient à se cacher sous les lits ou dans un coin reculé de la chambre.

Quelles bonnes crises de rire nous avons pu avoir dans ce lieu rempli de malades.

Parmi ces filles, l’une d’elle plus âgée que moi était très belle. J’aimais bien son regard et ses cheveux longs. Marie était atteinte d’une scoliose, je ne me rappelle plus depuis quand elle était à Pen-Bron, mais depuis plus longtemps que moi.

Un soir alors que nous étions tous ensemble, et que nous chahutions, Yann a forcé Marie à m’embrasser. Elle était toute rouge, mais elle s’est approchée de moi et a déposé un bisou sur mes lèvres. Cela ne suffisait pas pour Yann, il insistait pour que ce soit un vrai et beau bisou ! Tout le monde riait…

Le départ d’un flirt entre gosses, le départ d’une histoire entre deux jeunes du centre allait alors animer tous les débats, tout le monde en parlait, tout le monde racontait un peu tout et n’importe quoi.

Mais pour moi, c’était un moment important. À l’intérieur du centre, un nouveau petit monde s’offrait à nous, rien qu’à nous deux. Bien sûr, nous étions toujours avec les autres, mais nous avions nos regards remplis de sourires et nous étions l’un et l’autre heureux, si on peut employer ce mot à notre âge.

La vie au centre n’était plus pareille, elle me semblait plus belle. Les jours passaient plus vite, et chaque soir je l’attendais, et chaque soir elle venait.
Je tenais à évoquer, ici, les filles du centre. Je vous ai surtout parlé de Marie car c’est elle qui m’a le plus marqué : elle m’a fait aimer le centre. En fait, nous étions des enfants, comme tous les autres enfants, oui, mais des enfants amoureux dans une cour d’école.

ous...Les enfants de Pen-Bron, entre rires et batailles.

Au Centre, il y avait de bons et de mauvais moments mais j’ai toujours été entouré de mes parents. Souvent j’attendais le moment de leur arrivée.

Des moments où je n’étais pas bien, oui il y en a eu, mais je devais composer, je devais faire avec les douleurs liées à ma maladie, avec le manque des miens… Les douleurs, oui, elles pouvaient me faire atrocement souffrir, mais je les supportais, comme je supportais l’absence de mes parents.

Un jour, j’ai entendu quelqu’un dire : « on s’habitue à tout ». Oui, on s’habitue à tout, même à la douleur tellement intense qu’elle devient une partie de vous. Elle est là chaque jour, compagne de tous les instants, et plus elle est présente plus on fait avec ! Souvent les personnes qui vous connaissent vous disent : « on ne dirait pas que tu as mal ». Pourtant, elle est bien là, présente, en moi. La seule différence est qu’il faut l’accepter. Cela fait mal souvent, très mal parfois, et tellement mal que l’on ne peut plus rien faire, mais vous souriez et votre entourage pense que tout va bien.

Au Centre j’étais devenu plus qu’un enfant. On est vite transformé en autre chose qu’un enfant quand d’importants problèmes de santé viennent modifier le cours de l’existence. Alors, on mûrit si on peut dire ainsi, on grandit. Oui, on grandit dans sa tête, mais mais pas dans son corps...Votre corps, lui ne bouge pas : vous êtes et continuez à être un enfant, alors que vous grandissez trop vite de l’intérieur...

Entre nous, il arrivait que l’on se chamaille, parfois même violemment. Nous étions au lit, couchés à ne pas pouvoir bouger de celui-ci, mais des bagarres éclataient quand même. On se traitait de tous les noms et la violence était présente, oui, là aussi. Nous parvenions à nous battre, à nous envoyer les plateaux de repas à travers la figure, mais heureusement nous ne nous sommes jamais fait vraiment mal.

Tout comme l’amour pouvait exister, la violence pouvait dominer parfois. Elle survenait dans les mauvais passages, les jours où tout était trop difficile. C’est vrai nous n’étions pas des anges malades, mais des démons parfois…

Aujourd’hui, je souris parce qu’à chaque fois que je frappe sur les touches de mon clavier pour écrire cette histoire, je revois chacun de ces instants avec précision. Quand j’écris violence, cela peut paraître fort, mais c’était tout à fait ça ! Même si maintenant je regrette ces moments où les mots, les gestes dépassaient la mesure.

Nous étions si soudés que je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi nous en arrivions à nous battre. La seule et unique bataille qu’il nous aurait fallu livrer aurait justement dû être le contraire. Il aurait été essentiel de se serrer les coudes comme nous le faisions la plupart du temps.

Mais voilà, ce n’était pas toujours le cas ! Je me souviens qu’avec Thierry une dispute avait éclaté, pourquoi je ne sais plus. Nous nous insultions et nous prononcions des mots très durs. De ces mots découlaient des gestes tout aussi forts… et provoquaient des jets de diverses choses. Tout ce que nous avions à portée de mains y passait, jusqu'à nos tablettes de repas. Et ce jour- là, pendant la dispute nous en sommes arrivés aux mains. La colère m’a envahi. Et moi, ayant pris l’habitude de me déplacer rapidement, je suis passé de mon lit à sa table de nuit, puis à son lit, et là une grosse bagarre a éclaté. Des claques, des coups de poing…notre ring : le lit. Cependant, nous étions quand même assez habiles pour rester dans le lit sans tomber. On se faisait mal mais on ne sentait rien, tellement la rage nous stimulait… il a fallu que les filles de salle interviennent pour nous séparer. Je crois que c’est Yann qui était parti les chercher et elles sont parvenues, avec peine, à nous séparer, chacun s’accrochant à l’autre, pour tenter de donner le dernier coup.

La violence et la méchanceté, je les ai rencontrées tout au long de ma maladie. Néanmoins, je ne me suis plus laissé faire depuis ce jour. Je n’ai pas arrêté de me battre contre les regards, contre les mots et les sourires de certains… J’ai perpétuellement ressenti en moi cette colère qui ne m’a jamais quittée et je crois que je la garderai, ancrée en moi, encore longtemps.
Juste après le petit déjeuner, nous avions notre toilette à faire, pour ensuite prendre le "chemin" de l’école. Et tous les matins, avec Thierry et Robert nous étions les derniers à être emmenés au lavabo.

Comme d’habitude, il ne restait plus beaucoup d’eau chaude ; la plupart du temps nous nous lavions à l’eau froide, et cela nous mettait en rogne dès le matin.

Pour réparer cette injustice, nous avions mis au point une astuce. C’était de glisser nos pieds sous le lavabo de nos voisins et de faire remonter ce qui servait à retenir l’eau bien chaude qu’ils avaient afin qu’ils bénéficient eux aussi de l’eau froide… comme nous… et voilà, c’était parti pour une nouvelle bagarre, où des injures, des mots très "colorés" sortaient de la bouche des mômes que nous étions.

Un matin, une fois notre opération menée à bien, alors que j’étais tranquillement à savonner mon gant de toilette, une des filles de salle est arrivée sans que je m’en aperçoive…elle m’a pris dans ses bras et m’a ramené dans ma chambre. Je me débattais, je ne voulais pas me laisser faire et pendant le trajet, enfin les quelques pas pour elle, qui allait de la salle des toilettes à ma chambre, je devenais de plus en plus colérique. Et quand elle m’a déposé dans mon lit, tout en me débattant, je lui ai passé mon gant de toilette sur la figure ! Je pourrais écrire que je ne l’ai pas fait exprès… mais si… j’ai profité que ma main était libre pour la débarbouiller avec ce gant bien savonneux, elle est partie en me laissant dans mon lit.

Les autres ne bronchaient plus. Certains m’interpellaient de la salle des toilettes, me demandant si tout allait bien. Moi, je jouais le dur, mais j’étais vexé d’avoir été le seul à payer notre opération commando ! Mais bon, c’était le jeu, et je ruminais contre Marie France, je crois que c’était son prénom.

Quand tout le monde a eu fini de se laver, elle est revenue me chercher, m’a ramené au lavabo et m’a dit « maintenant tu te laves et tu te débrouilles pour retourner dans ton lit ».

Je me suis lavé tranquillement, j’ai bien pris mon temps en me disant qu’elle allait revenir, elle ou une autre, qu’elle ne pouvait pas me laisser sur ce banc en bois toute la matinée, que voyant que je serais toujours là, elle me prendrait et me ramènerait dans mon lit, mais non, rien ! J’ai espéré…attendu mais rien...

Ne voyant personne venir, au bout d’un moment, j’ai essayé de faire sauter le banc pour avancer un peu, celui-ci se déplaçait légèrement. A l’aide de mes bras, je me battais pour gagner chaque centimètre. Cela m’a pris un temps incroyablement long pour rejoindre ma chambre, sur ce banc, mais j’y suis arrivé !

Une fois à portée de la table de nuit, un dernier déplacement a failli me faire tomber. Heureusement, je me suis retenu afin d’éviter la chute qui aurait pu être lourde de conséquences pour moi. Toujours à l’aide de mes bras, j’ai réussi à me hisser sur la table de nuit… au lit de Robert, puis à ma table de nuit pour rejoindre mon lit.

Quand Marie France est arrivée et qu’elle m’a trouvé là, assis dans mon lit, moi la dévisageant, elle fut surprise, certainement. Elle a dû comprendre que j’aurais pu me faire du mal, beaucoup de mal... mais je n’avais pas à faire le môme "rebelle", comme on dit aujourd’hui.

A force de jouer, on finit par gagner et avec mes bêtises, enfin nos bêtises, c’est moi qui ai payé ! J’ai été emmené dans une autre chambre. Je me suis retrouvé tout seul dans une petite chambre individuelle, près des ascenseurs. J’y ai vécu des instants difficiles, qui subsistent encore dans ma mémoire : vous savez ces moments où quand on est gamin, on a l’impression de subir une forte injustice, douloureuse parfois.

Personne ne venait me voir au début, cela leur était interdit. Dans notre chambre, tout le monde venait manger, c’était le lieu où nous nous retrouvions, tandis que là, je me sentais mis à l’écart.

Mais, j’avais la visite de Marie qui venait me voir en cachette très souvent, on parlait à voix basse pour que personne ne sache qu’elle était avec moi.

J’avais la chance d’avoir mes parents régulièrement avec moi. C’est vrai, je l’évoque fréquemment, mais tous les week-ends, durant les mois passés à Pen-Bron, ils étaient à mes côtés et cela ne plaisait pas aux sœurs. Pourtant ces visites très périodiques auraient dû les ravir ; elles voyaient combien j’étais soutenu par les miens ; je ne comprends pas… mais non, cela gênait que mes parents viennent me voir…et où est le mal ? Je pense que l’on se disait que j’étais un enfant gâté. Mais croyez-moi ce n’était pas le cas ! Oh non, chez moi, avant ma maladie, les claques et les punitions tombaient. Mon père avait la main leste et lourde, et elle est souvent venue se poser sur mes joues, que j’ai, ou non, fait une bêtise, je la prenais. Même quand la bêtise venait de mon frère, la claque était pour moi... j’avais beau me défendre et dire que je n’y étais pour rien, la seule et unique réponse que j’obtenais, était « tu es le plus vieux, c’est à toi de faire attention à ton frère… »

Alors, que l’on me prenne pour un enfant gâté, non, je ne l’étais pas et ne le serai jamais. Même avec cette maladie, cela a continué comme avant, je dirais même qu’avec les années cela a empiré. Mais ça forge le caractère.

Non, je n’étais pas un enfant gâté, j’étais tout simplement entouré de mes parents. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire, et pour cela je ne peux que les remercier d’avoir été présents dans ces moments de douleur. Car la douleur n’est pas que physique, elle envahit aussi votre tête ! Et pour des enfants, oui, croyez-moi cela tourne et retourne dans la tête, et la douleur, elle, elle s’installe durablement dans la tête...

Le temps s’écoulait et les jours devenaient de plus en plus beaux. De jour en jour, le ciel bleuissait. Alors souvent, quand j’entends dire que la Bretagne est triste à cause de la pluie, moi dans mes souvenirs, elle est et restera toujours belle...

Nous nous approchions du mois d’avril, ce mois à partir duquel les mercredis après-midi, nous avions la chance de profiter du parc.

Ces moments tellement attendus, pendant lesquels nous restions dans le parc. On y prenait l’air et le soleil, et pour nous chaque instant gagné dehors était magique. J’adorais sentir le soleil me chauffer le visage, ça devenait un moment de vacances.

En parlant de vacances, je pense que nous étions comme les enfants des villes, que nous avions nos vacances scolaires comme tous les enfants. Cependant, je n’arrive pas à m’en souvenir. Je ne me rappelle pas avoir eu le plaisir, après avoir entendu la sonnerie qui annonçait la fin de l’école, de sortir de la classe, en courant heureux d’être en vacances. Enfin, courir pour moi était impossible...

Je me souviens très bien d’un week-end, enfin d’un samedi : je vivais dans l’attente de l’arrivée de mes parents.

Donc ce fameux samedi, mes parents sont venus comme d’habitude. Ma mère avait le sourire, elle est venue, m’a embrassé et m’a dit qu’ils n’étaient pas que tous les deux, j’avais de la visite.

Quand ma tante Marie-France est entrée dans ma chambre, j’étais heureux. Mon cœur battait très fort, ce moment je l’ai adoré ! J’aimais si fort ma tante que le fait de savoir qu’elle avait fait la route pour venir me voir, cela m’avait fait un bien inimaginable, croyez-moi. Elle était accompagnée d’Alain. Je crois qu’à l’époque, ils n’étaient pas encore mariés tous les deux, mais c’était mon oncle, et pour moi c’était très important de le considérer comme tel. Même si je ne l’ai jamais appelé « tonton », il savait que je l’aimais. Il n’arrêtait pas, il parlait sans cesse, il était intarissable et sur n’importe quel sujet.

Il était divorcé et avait eu des enfants avant de connaître ma tante. Son fils Franck était venu avec eux. Il y avait aussi des amis que mes parents connaissaient depuis des années.

Que de visites en ce samedi…

Comme je l’ai indiqué auparavant, on m’offrait des bonbons, des livres... Mais ce jour-là, j’ai été encore plus couvert de cadeaux que d’habitude : il y en avait partout. Je ne savais plus où tout mettre, mais j’étais tellement bien à voir autant de monde, tellement heureux que tant de personnes soient là, ici autour de mon lit.

Mon lit cette journée-là, je n’y suis pas resté très longtemps. Nous sommes sortis, et avons pris la route pour aller bien au-delà des promenades que nous faisions à l’accoutumée avec mes parents... Non là, ce jour-là, nous sommes partis loin, enfin, pour moi oui, ça me semblait loin du centre, loin de la maladie.

Nous avons visité plusieurs ports. Je ne sais plus où nous nous étions rendus, mais je me rappelle d’une chose, c’est que tous ces endroits étaient magnifiques, que la mer et les bateaux m’ont apporté une certaine évasion….

J’en ai pris plein les yeux, plein le cœur aussi. Je revois ma tante, elle était ce jour-là près de moi ; elle a toujours été près de mon cœur et elle y restera toujours.

Nous avons déjeuné dans un restaurant. J’avais ma chaise. Oui, le temps du repas, j’étais installé comme tout le monde. Je me sentais merveilleusement bien. J’ai conservé ce souvenir dans ma mémoire : ce repas, ce restaurant et toutes les personnes qui se trouvaient, ce jour-là, si proches de moi.

Après le repas nous sommes partis pour Carnac, ce site où sont dressés des menhirs, les uns près des autres. Ils formaient des lignes. Il y en avait un nombre incroyable, je n’en revenais pas de voir toutes ces pierres taillées, fichées dans le sol et pointées vers le ciel.

Cet endroit m’apparaissait magique. Toutes ces pierres, ces gros blocs de pierre n’étaient pas là par hasard…

Une photo a été prise devant ces menhirs : eux, tous campés, droits et fiers d’être debout, et moi assis.

Quand nous avons pris la route du retour, la tristesse, comme à chaque fois, s’est installée en moi, et elle a duré bien plus longtemps que d’habitude, car ce soir-là, ma tante, les amis de mes parents, tous repartaient pour rentrer à Châteauroux.

Il vous manque toujours les êtres que vous aimez ; et ce jour-là, ils m’ont manqué avant même d’être partis, mais quelle belle journée j’ai vécue...

Pen-Bron...Un cimetière d'enfants dans les dunes

Une semaine s’est écoulée..., les jours passent doucement. Le temps est de plus en plus beau et le bleu du ciel gagne en force et en luminosité. Alors, tôt le matin, je peux davantage apprécier le départ des bateaux de pêche, avant de partir en cours.

J’aurais aimé être d’ici, aimé vivre là au bord de l’océan, pouvoir regarder chaque jour les vagues défiler les uns derrières les autres, les voir venir s’échouer sur la plage, pouvoir profiter de tous ces moments. Oui, je me doute bien que pour celui qui vit près du bord de mer, tout cela est tellement routinier.

Mais cette immensité d’eau, là devant mes yeux, c'était très impressionnant, car j’étais un enfant venu du Centre de la France. J’apprendrai plus tard que c’est un besoin très fort qui, dès lors, s'était inscrit en moi ; un moment de calme, de détente, qui me permettrait de me ressourcer, les yeux pointés vers l’horizon, là où le ciel et la mer se confondent.

Aujourd'hui, Pen-Bron est un site protégé, où la nature reprend ses droits. Qu’il s’agisse de la faune ou de la flore, il est extrêmement important de préserver cet environnement. Il fait partie du Grand site classé des Marais de Guérande.

Le massif dunaire de Pen-Bron est classé Natura 2000. Il est à l'abri de spéculateurs ou de projets immobiliers qui détruisent de nombreux espaces proches des rivages.

Dans une époque où l'argent et la cupidité règnent, il est bon de revenir sur notre histoire commune et se rappeler que Pen-Bron, cet hôpital pour enfants est né de généreux donateurs qui, afin de pouvoir soulager et souvent soigner les enfants tuberculeux, ont fait preuve d'abnégation, de générosité.
Revenons à Pen-Bron, revenons à l’histoire que je vous livre depuis quelques semaines déjà.
Mes parents n'ont pu venir me voir au Centre, je le comprends très bien. Il est tout à fait normal qu'ils restent avec mon frère. Il faut dire que depuis ma maladie, ils passent tous les week-ends sur la route puis dans une chambre d’hôpital. C’est vrai, Ils me manquent chaque jour, mais mon frère, lui, ne les voit pas chaque fin de semaine ; ils doivent lui manquer tout autant qu’à moi... Mon frère que je n’ai pas vu depuis Noël lorsque j’étais rentré, pour quelques heures chez moi.

Les moments importants d'une vie passent vite, trop vite, que l'on soit enfant ou adulte, nous vivons tous des moments magiques qui vous donnent l’envie d’arrêter le temps. Mais, pas, pas du tout l’envie d’arrêter le temps en salle de classe... Là, je trouve que la pendule accrochée au mur doit être déréglée, car les aiguilles peinent à avancer. Parfois, je me dis que dans notre monde le temps ne bouge plus et du coup, la journée paraît très longue. Oui, il est vrai que si j’avais plus écouté Tartine et regardé le tableau, j’aurais peut-être trouvé les heures certainement moins longues et j’aurais assurément décroché des notes beaucoup plus fortes que celles que j'obtenais.

J’ai eu, ce samedi-là, la visite de mon oncle Christian et de ma tante Christine. Ils étaient arrivés en tout début d’après-midi, vraiment très tôt et j’étais heureux de les voir ; ils me manquaient eux aussi. Ils avaient fait la route pour passer quelques heures avec moi, et ça me rendait heureux. Mon oncle adorait le football, ce qui ne semblait pas être le cas des autres membres de la famille, les mères, tantes et cousines, quoique... j’ai eu une cousine, très douée en football. A l’époque elle était capitaine de l’équipe de France féminine, un vrai garçon manqué, avec un ballon dans les pieds.

Nous partons donc en promenade. On m’installe dans mon lit, mes parents ayant repris le fauteuil roulant, puisque dans la semaine j’allais en cours dans mon lit. Pour cette fois, la promenade se fait en lit roulant. Une nouvelle fois, je fais, refais le tour de Pen-Bron, parcouru déjà tant de fois. Mais cela n’est pas grave, non, j’aime longer le centre, le contourner, voir le port du Croisic. Le vent fouette à nouveau mon visage, quel plaisir ! Une nouvelle fois je vis, devant ce paysage si beau ; j’ai beau le connaître, j’aime cet endroit. Le chemin est chaotique... c'est plus facile avec le fauteuil, mais je suis bien et je supporte les soubresauts quand mon lit avance sur la jetée.

Ma tante Christine me raconte tout ce qui se passe chez moi, à Châteauroux, et je souris, tout ce qu’elle me dit, je l'imagine dans ma tête... tous les jours, je pense à ce que chacun fait, que ce soit chez moi ou à l’école, je vis ainsi un peu avec eux.

Christian me dit qu’une fois que je reviendrai à Châteauroux, nous irons voir mes copains et copines de classe et mon professeur monsieur Bernard Boissineau. À ce moment-là, je souris encore plus fort parce que j’en ai envie, j’en ai besoin, j’ai besoin de retrouver mon "chez moi", j’ai besoin de revoir chaque visage.

Nous avons fait ce jour-là le tour du centre, puis nous nous sommes dirigés vers l’entrée... oui, notre tour est terminé quand ma tante a proposé de remonter la route…

Avec mes parents nous faisions souvent le tour, mais nous n’allions pas plus loin. Nous partions en balade à Guérande ou au Croisic, nous longions la côte sauvage et visitions les alentours de Pen-Bron.

Alors aujourd’hui, oui, remontons la route et continuons la promenade… Cette route, je la connaissais, mais seulement à travers les vitres de la voiture. J’apercevais des chemins traversant les dunes, tels des passages secrets qui menaient, je le sais, à de belles plages…Qu'il eut été bon alors de courir et d'aller voir de l'autre côté...

Faire ce chemin avec mon oncle et ma tante, c’était comme tout découvrir avec eux. Bientôt, nous apercevons sur le côté droit de la route le haut d’un petit muret, je ne l’avais jamais vu, non jamais, je m’en serais rappelé. Mon oncle nous laisse un instant, et depuis la route il s’engage dans un petit chemin façonné dans le sable, puis bientôt il disparaît.

Quand il revient vers nous, une émotion se lit sur son visage… et d’une voix hésitante, il nous apprend que là, derrière ce muret, à l’abri des regards et du temps qui passe, se trouve un cimetière.

Avec beaucoup de difficulté, tous deux poussent, tirent mon lit sur le chemin menant à quelques marches puis à des grilles en fer…comme une porte entrouverte qui laisse l’entrée libre à qui veut bien venir à elle. J’apprendrai plus tard, bien des années après, qu’elle est toujours ouverte.

Nous nous trouvons face à de petites tombes ; deux rangées de tombes d’enfants surmontées de croix blanches. De très jeunes enfants sont enterrés dans ce lieu dans le sable. Ce qui me trouble c’est que sur chacune d’entre elles sont indiquées la date de décès, les noms et prénoms.
C’est toujours comme cela, sur n’importe quelle tombe ! Mais là, ce ne sont que des enfants, des enfants qui sont morts d’une maladie qui n’existe plus. Et moi je suis là, malade comme eux dans ce centre, tout comme eux à l’époque où ils sont venus pour guérir, et ils n'en sont jamais repartis… En cet instant précis, j’ai peur, j’ai l’impression de les voir, tous ces enfants…je suis triste et j’ai peur.
Ils sont ici, alignés sagement. Il n’y a pas de bruit. Au centre de l’allée, une grande tombe : une sœur est là, elle veille sur eux, elle ne les surveille pas, elle les protège, oui, je le sais. Je sens que la sœur veille simplement sur eux, mais malgré cela j’ai peur, je n’ai plus qu’un souhait : quitter cet endroit.
Nous repartons enfin. Pourtant, les images de ces tombes d'enfants restent en moi, dans ma tête et devant mes yeux, mon oncle et ma tante en parlent encore. Ils ont été très surpris de trouver de cette façon ce cimetière, et ce sont des adultes ! Alors moi, jeune garçon de 11 ans, moi qui n'avais pas encore posé le pied sur le sol de Pen-Bron, ce sol m'apparaissait maintenant dangereux ; et l'émotion emplissait tout mon être avec la crainte, oui la crainte de ne jamais rentrer chez moi.

Nous reprenons la direction du centre, doucement. La journée se termine, ils vont partir et moi je vais reprendre ma vie ici, tout en sachant que certains de nous meurent ici. Je savais cela possible, mais depuis ce jour c'est une certitude. J’ai vu ces tombes d'enfants, des jeunes, voire de très jeunes enfants venus pour guérir, et qui ne sont jamais repartis. Ils demeurent là, couchés sur le bord de mer, bercés par le bruit des vagues, protégés du vent par ce muret de pierre, la sœur veillant leurs petites âmes d'enfants. Moi aussi, je suis un enfant…Ils sont près de nous, ils resteront à jamais des enfants de Pen-Bron.
Pour nous, devenus adultes, et bien des années après, nous demeurons aussi des enfants de Pen-Bron. Je suis aujourd'hui debout, j'ai pu parcourir à nouveau ce chemin sur mes jambes, l'émotion est demeurée intacte, et je sais qu'au fond de moi je suis lié à ce lieu.

Pourquoi un tel attachement à Pen-Bron ? Alors que comme tous, j'y ai vécu des moments difficiles, loin des miens, et cette maladie, cette ostéochondrite, qui a fait que ma vie a pris un chemin différent de celui qui est donné aux autres enfants. Cependant, je suis venu à Pen-Bron, et les mois passés dans ce centre sont gravés en moi. J’éprouve maintenant une certaine sérénité à parcourir ce bout de presqu'île.

La tristesse, la colère, parfois l'incompréhension, que je ressentais en moi lorsque j’étais enfant ont laissé la place à une réconciliation, une union affective entre le centre de Pen-Bron et son environnement tellement riche de couleurs, d'odeurs, et de paysages si contrastés. Et la finalité aujourd'hui de cet endroit est d’offrir une convalescence aux personnes, enfants ou adultes, souffrant de handicap dans un cadre où la nature est préservée.

Oui, tous, nous demeurons des enfants de Pen-Bron.

Le jour où j'ai quitté Pen-Bron...

J’ai longtemps gardé le souvenir du cimetière et une fois la nuit tombée, je tentais de fermer les yeux mais à chaque fois, la même angoisse me prenait à la gorge et me serrait le cœur ; je me trouvais à nouveau dans la dune, près de ces enfants, je revoyais ces prénoms de filles et de garçons, ces petites croix alignées sagement, et alors, que de douleur dans mon émotion…

Quelques jeunes étaient au courant, mais aucun ne m’en n’avait jamais parlé, depuis mon arrivée au centre.

Je me souviens du matin où nous étions restés dans nos chambres après le bain, un mercredi, sûrement…une fille de salle est venue nous chercher.
Cela se passa ainsi : elle m’a installé sur mon lit de promenade, puis quelques autres copains "de chambre" se sont assis avec moi, nous formions un "drôle d’équipage" jusqu’au moment où j’appris que nous allions tous rendre une visite au dentiste. Du haut de mes 11 ans, enfin si je peux le dire ainsi, je n’avais encore jamais vu un dentiste.

Certains visages ont brusquement changé de physionomie, je lisais une certaine inquiétude et j’entendais quelques mécontentements … et moi à force de les entendre, je ne me sentais pas mieux qu’eux.

Une fois arrivés dans la salle d’attente, nous avons tous quitté le lit puis nous avons été installés sur des chaises où il nous a été demandé de rester assis là, sagement. On viendrait ensuite tous nous chercher après la visite.

Certains n’ont pas résisté, et les fous rires ont éclaté. Une femme, sûrement l’assistante du dentiste est entrée et nous a demandé qui voulait passer en premier.
Nous nous sommes tous regardés, aucun de nous ne voulait se désigner... Plus un bruit ne régnait dans la salle, nous étions tous cloués sur nos chaises, immobiles, sans aucun mot.

Le temps semblait s’être arrêté, quand bien sûr, elle se dirigea vers moi pour me dire : « il faut bien un premier, alors allons y… »

Non mais, pourquoi moi ? Je ne ressentais pas du tout l’envie de passer le premier, mais je n’ai pas eu le choix ! elle me prit dans ses bras et m’emmena jusqu’au siège du dentiste.

À nouveau, j’entends mes camarades fanfaronner et être tous contents de ne pas être à ma place, et moi je suis "assis à demi couché" à attendre, non, je dirais à avoir peur.

Un homme arrive, vêtu de blanc, avec un large sourire surmonté d’une petite moustache. Il vient vers moi et me demande d’ouvrir la bouche pour vérifier l’état de mes dents.

Je le vois prendre un outil bizarre, un objet fin, plus fin qu’un stylo-bille mais le bout était très, très fin…

J’ouvre ma bouche, mais néanmoins prêt à la refermer en cas de danger, je l’ouvre mais je ne suis pas vraiment tranquille ; il glisse un doigt dans ma bouche puis commence à scruter l’intérieur. Je vois son regard se rapprocher de moi, avec en éclaireur, une lumière aveuglante. Je ne le voyais pas bien, j’étais ébloui…

Il prend son temps, fait passer son truc bizarre et métallique sur mes dents, se remet en position bien droite sur mon siège et me félicite de l’état de mes dents. Et me faisant un énorme sourire… Il me dit : "tu vois, c’était rien, allez file et continue à avoir de bonnes dents".

On me ramène, on me redépose sur mon lit. A nouveau aucun bruit dans la salle d’attente. Pour moi tout va bien, j'ai le sourire, mais eux ne l’ont plus... Je les regardais tranquillement et attendais de voir lequel d’entre eux allait partir sur le siège du dentiste. Une fois les séances terminées, nous avons été ramenés dans notre bâtiment.

J’ai aimé le dentiste ce jour-là, cependant ce sera bien la seule fois où j’aurai eu le plaisir de ressortir de chez lui avec le sourire.
Les journées étaient de plus en plus belles, nous nous rapprochions du printemps, la nuit tombait un peu plus tard chaque jour.

Nous allions parfois en promenade dans le centre, et plus particulièrement devant l’entrée du "château". Oui, l’entrée principale était splendide, et devant elle, un parc s’étendait. Nous profitions alors des arbres et surtout de l’air, du soleil. Quant à moi, je devinais la mer, là toute proche. Pour nous "les couchés", ces moments étaient importants, car même au lit nous appréciions avec plaisir le fait d’être dehors, nous sentions le vent ou les rayons du soleil se poser sur nous…

Les "marchants" jouaient un peu plus loin.

Ce centre était notre monde, un monde où régnait un peuple d’enfants entouré de quelques adultes, de religieuses, de médecins, qui étaient là pour nous…un royaume pour des mômes, des gamins, des gosses malades… un endroit que l’on ne peut oublier, un séjour, un vécu qui reste gravé en nous, une histoire qu’il faut continuer d’écrire, un lieu qui ne doit jamais disparaître.

Sans le savoir, je vivais mes derniers moments à Pen-Bron. Je ne savais pas que mes parents allaient profiter d’un rendez-vous avec le professeur Glorion pour demander mon départ du centre.

J’étais en cours et comme tous les samedis, je contemplais les aiguilles de l’horloge, c’est bizarre comme parfois elles semblent nous défier et prendre leur temps.

J’avais hâte de retrouver mon père et ma mère que je n’avais pas vus depuis 15 jours. Ma tante et mon oncle étaient venus passer un peu de temps avec moi le week-end dernier.

Si je n’étais pas studieux la semaine, le samedi matin je l’étais encore moins, ma tête était ailleurs, j’imaginais mes parents sur la route, ils se rapprochaient du centre et ils venaient au-devant de moi…

Quel était l’objet du cours ce jour-là, je ne le saurai jamais…

On a frappé à la porte de la salle de cours…une fille de salle est entrée, je crois qu’elle s’appelait Laurence ; je me souviens de son visage, de la couleur de ses cheveux. Elle s’est toujours montrée patiente avec nous, alors qu’il faut quand même bien reconnaître que nous n’étions pas toujours des anges, malgré les sœurs, nous étions parfois de vrais bons petits diables…
Elle est entrée en s’excusant de déranger le cours, et elle a informé Tartine qu’il fallait qu’elle récupère Emmanuel, car il devait rejoindre ses parents qui l’attendaient afin qu’il rentre chez lui.

D’un coup, dans ma poitrine, ça m’a fait comme un morceau de glace ; j’ai eu froid, je ne comprenais pas ce qu’elle venait d’annoncer. Enfin je le comprenais sans vraiment comprendre ou réaliser ce qui se passait.
Tout le monde s’est tourné vers moi, je revois encore les visages des autres élèves braqués sur moi. Je lisais dans leurs yeux la chance que j’avais de rentrer à la maison, j’y voyais de l’envie.

Les yeux de Tartine affichaient un léger sourire, mais pas un soulagement. Non, je n’étais pas un bon élève, je n’étais pas très sérieux, j’ai un peu lutté contre elle, mais là, non, elle était ravie de me savoir heureux, sûrement, de rentrer chez moi.
Pour moi une incompréhension totale ! Je devais venir au centre de Pen-Bron pour quelques mois, y faire de la rééducation ; ensuite, je me suis entendu dire que je devrais peut-être même y rester un an voire un an et demi, alors que se passait-il ?

On m’emmena avec mon lit vers la sortie de la classe. J’ai dit au revoir à ceux qui se trouvaient en cours ainsi qu’à Tartine.

Une fois dehors, des larmes ont commencé à couler sur mes joues. À ce moment-là, j’ai compris que je rentrais chez moi, que je quittais le centre.

Je réalisais aussi que j’allais partir sans revoir tous les amis que j’avais ici à Pen-Bron ; ils étaient tous dans d’autres cours et moi je quittais le centre sans les revoir.

Le lit roulait sur le chemin en ciment me ramenant au bâtiment où se trouvait ma chambre.

Je pleurais, mon cœur me serrait, j’étais un enfant perdu dans des sentiments que j’avais du mal à contrôler. Je n’ai pas souvent pleuré à Pen-Bron, mais là, les larmes, je n’ai pas pu les retenir. courant, mais je n’ai jamais su par qui. Le plus important était qu’elle était là. Laurence nous a laissé quelques instants.

Marie avait elle aussi des larmes, ses yeux pleuraient. Elle me demanda si j’allais revenir et quand. J’étais bien incapable de lui répondre, je ne m’attendais pas à ce départ.

Elle m’a tenu la main, m’a embrassé et elle a glissé autour de mon cou la chaîne qu’elle portait, une chaîne avec un médaillon de la Sainte Vierge, pour ne pas l’oublier.

Nous avons repris le chemin de la chambre, mes parents m’y attendaient. Ils étaient certainement partis plus tôt le matin car déjà toutes mes affaires étaient prêtes et il y avait des sacs partout.

La responsable du bâtiment est venue leur parler, ils devaient aller remplir les papiers pour ma sortie. Ils l’ont suivie en emmenant quelques bagages.
J’étais seul dans la chambre, comme je l’avais été la première fois, le jour de mon arrivée. Puis des bruits dans le couloir, Yannick et tous les autres ont surgi, je pense que les filles de salle avaient fait en sorte qu’ils puissent sortir et venir me dire au revoir.

Ils sont tous venus, avec dans les yeux un sourire triste, tous étaient présents et moi aussi j’étais comme eux, triste de savoir que je partais, triste de les laisser là.

Même enfant, dans certaines circonstances, c’est dur de laisser des personnes derrière soi, de partir…

Marie est revenue elle aussi, elle s’est assise une dernière fois à côté de moi. Tous me parlaient, tous me disaient la même chose : « tu as de la chance de rentrer chez toi. »

Oui, je rentrais, oui j’en avais envie depuis longtemps, mais là, je n’étais pas prêt et je ne voulais plus partir.

Nous nous sommes séparés, Thierry et Robert, ceux avec qui j’avais vécu ma maladie depuis le début, ceux avec qui j’avais passé et partagé énormément de choses, de rires, mais aussi des bagarres et quelles bagarres mais nous nous aimions comme de vrai copains.

Yann et Thierry m’ont accompagné jusqu’à l’ascenseur. Juste avant, les filles de salle m’ont embrassé et dit au revoir, puis la porte de l’ascenseur s’est refermée.

Nous avons pris la direction de la voiture, et nous avons quitté le centre. Nous avons pris la route vers la maison, ma maison... Du trajet, je n’en n’ai pas de souvenirs, j’étais encore là-bas, à Pen-Bron.
Aujourd’hui encore le Centre de Pen-Bron est toujours présent en moi. Tellement présent que souvent j’y suis retourné, sans oser l’approcher. Pourquoi ? Je ne peux l’expliquer. Je crois que l’instant de la rencontre ne se commande pas, qu’il faut le laisser venir à soi et que par ailleurs il faut se sentir prêt à accepter ses souvenirs, ses peurs d’enfants ; admettre aussi la capacité de se faire face, d’une certaine façon.

Et un jour de juin 2009, 35 ans plus tard, j’ai eu la joie, le trouble et l’émotion d’y pénétrer à nouveau, mais debout cette fois-ci. Et cet instant, je l’ai vécu, tremblant et impatient en même temps de tout revoir et de marcher dans le hall, puis aussi de prendre l’escalier, gravir une à une les marches de cet escalier pour aller revoir les chambres…

Je ne l’oublierai jamais ce centre... les enfants de Pen-Bron, ceux d’hier, bien évidemment, que je garde en moi, mais j’ai également une pensée très forte pour ceux d’aujourd’hui.
Entre Pen-Bron et moi, entre nous les enfants de Pen-Bron, cela demeurera une belle histoire

Et j’y reviendrai, car, on y revient tous, un jour ou l’autre. Et pourquoi pas, s’y retrouver et se connaître, je pense à tous.

Le retour à Déols parmi les miens

Nous quittons Pen-Bron. Je suis installé à l’arrière de la voiture... mon fauteuil roulant et mes bagages remplissent le coffre.

Je me sens perdu, divers sentiments se bousculent dans ma tête, et j’ai du mal à tout canaliser. J’ai du plaisir à rentrer chez moi, c’est vrai mais je laisse derrière moi tant de visages, d’émotions et d’aventures de "gosse". Pourtant je ne suis resté que quelques mois dans le centre. Quand on est enfant tout paraît tellement grand, important, les amitiés nouvelles avaient pris beaucoup de place. Je me sens différent, j’ai mûri, mon hospitalisation a fait de moi un enfant beaucoup plus "grand" et la suite me fera devenir encore plus fort, peut-être un peu plus attiré par le regard des autres.

Il n’y a pas un mot dans la voiture, uniquement la radio dont j’entends le son mais je ne sais pas ce qui se dit…

Mes yeux se remplissent de Pen-Bron. Je veux tout graver en moi avant de partir. Je me retourne et à chaque seconde qui s’écoule, l’entrée du centre disparaît un peu plus. Puis mon père tourne à droite, en direction de Guérande
Je regarde, je fixe, je maintiens mon regard le plus longtemps possible pour ne pas oublier tout ce qui entoure le centre : les légères dunes traversées de chemins qui mènent à la plage mais aussi, juste sur ma gauche, un au revoir aux enfants de Pen-Bron, ces enfants qui restent là à tout jamais, ces enfants qui ne me sont plus étrangers, j’ai mis des prénoms sur ces petites tombes…

Le trajet a commencé et mes yeux sont embués de larmes, mais rien ne coule d’eux, peut-être parce que la tristesse est trop grande.

Je suis triste, alors que je ne voulais pas venir à Pen-Bron, triste alors que je voulais en partir aussitôt arrivé, et maintenant, je souffre de quitter cet endroit…

Je ne sais pas ce que je veux. Si, je sais ce que je veux, retrouver ma famille mais je ne veux pas perdre les moments passés à Pen-Bron, ni ceux de l’hôpital Clocheville. Je sais que je n’oublierai jamais ces derniers mois écoulés entre rires et batailles, entre douleurs et plaisirs, je resterai pour toujours un enfant de Pen-Bron.
Mes parents se mettent à discuter, ils parlent du centre, ils ont l’air ravis. Moi, je pense que le fait d’être venus me chercher les rend heureux, mais ce n’est pas pour cela qu’ils le sont…

Une bonne partie de la route se fait sans que je sois malade, et là, c’est un miracle ! mais les miracles avec moi, en voiture, cela ne dure pas... Bientôt le mal au cœur s’installe, l’envie de vomir s’empare de moi, mais je sais que mon père n’aime pas s’arrêter, qu’il aime rouler sans aucune halte, alors je vais m’efforcer de tenir le plus longtemps possible, sans rien dire.

Pour tenter d’oublier mon mal au cœur, j’essaye de me représenter ce qui se passe au centre, que font mes copains, que fait Marie-France ? Je pense à eux, mon imagination est en marche… Que peuvent-ils bien faire ce samedi après-midi ? Il est vrai qu’en ce qui me concerne, les samedis après-midi que j’ai passés au centre étaient rares, étant donné que la plupart des week-ends j’avais eu la chance d’avoir de la visite.

Je ne connais pas la route que mon père prend pour rentrer à la maison ; je ne sais pas par où on va passer pour rentrer, ni les villes que l’on traverse à cette époque. Nous rentrons par la nationale et pour un samedi, il n’y a pas trop de monde sur la route.

Tout ce dont je me souviens, c’est d’être passé par Saint-Nazaire, puis direction Nantes et Tours, je crois…

Le seul souvenir est que je ne tenais plus, et j’ai commencé à dire à mon père de s’arrêter, que j’allais rendre, que j’étais vraiment mal...

D’habitude quand cela m’arrive, mon père se gare comme il peut, je sors de la voiture… mais là, que faire je ne peux pas marcher ?

J’ouvre la portière, je suis allongé sur le ventre, ma tête sortie. J’ai mal au ventre, mal au cœur mais surtout mal aux jambes, je ressens des douleurs, des spasmes si violents que je souffre jusque dans mon bassin.
La route me semble longue, et pour mon père, elle l’est encore davantage. Il vient de faire l’aller jusqu’à Pen-Bron, et pour ce trajet de retour, je suis malade donc il s’énerve. Devant lui, une voiture roule au pas, et impossible de la doubler…Enfin l’autorisation de doubler ! Mon père accélère, la voie est libre dans l’autre sens, il double, il accélère... C’est alors que l’autre conducteur accélère aussi, alors qu’il n’a pas roulé sur des kilomètres, il semble qu’il veut empêcher mon père de doubler.

Mon père est forcé d’accélérer encore… Mais les gendarmes installés au bord de la route lui font signe de se garer, mon père freine. Cependant comme il roulait très vite, il lui faut donc un long moment pour se garer.
Les gendarmes arrivent et sermonnent mon père en lui faisant remarquer les infractions. Mon père a beau expliquer que le véhicule avait accéléré au même moment mais rien n’y fait …

Il invoque alors le fait que je viens de sortir d’un centre de soin et que je dois aller impérativement à l’hôpital car je suis malade. Il essaye par tous les moyens d’éviter d’être verbalisé mais rien n’y fera, il aura son PV.
Il est en colère, quelle journée…, mais voilà on ne peut rien y changer.
J’apprendrai plus tard que mon père a écopé d’une semaine de retrait de permis, qu’il ira le remettre au commissariat de Châteauroux.

Nous sommes arrivés en fin de journée. Je me souviens du sourire que j’avais en rentrant dans Châteauroux et une fois passé le pont, content de me retrouver à nouveau dans la petite ville de Déols. À ce moment-là, je me suis senti bien.

La maison était toujours entourée de l’épicerie et de la boulangerie. La voiture enfin garée sur le parking en face de la maison, tout le monde se précipitait, donnait un coup de main au déchargement dont je faisais partie !
Je n’ai pas été installé sur le fauteuil roulant, non, on m’a porté et installé sur la banquette du salon et là durant un instant, à nouveau bien installé chez moi, j’avais l’impression que je n’étais jamais parti, que rien n’avait changé.
Mes tantes étaient près de moi, mes oncles aussi. Tout le monde était ravi que je revienne à la maison et moi aussi j’étais heureux.

Mon frère, que je n’avais pas vu depuis Noël dernier, se tenait près de moi. Sa tignasse si longue et d’un blond presque blanc contrastait avec mes cheveux bien bruns. Et pour ce qui était de la longueur des cheveux, je rivalisais maintenant, car les miens n’avaient pas été coupés depuis quelque temps.
Fatigué sans que je le sois vraiment, ma tête tourne un peu, je prends conscience de tout ce qui m’avait manqué.

On m’a amené ma petite chatte Sophie. Quel plaisir de la retrouver, de sentir la douceur de son pelage. Elle me reconnaît, elle est là sur mes genoux à se laisser caresser, elle ronronne. C’est bon de sentir ce petit animal blotti contre moi.

La soirée arrive très vite, la vie reprend son cours. Je suis installé sur la banquette mais j’ai envie de bouger et personne ne se demande si je dois aller aux toilettes…

Je ne dis rien, je me laisse glisser à terre et me dirige vers l’escalier. Je réapprenais à me déplacer, enfin sans faire de bruit, pendant que tout le monde préparait le repas en cuisine. Mon père devait être parti prendre l’apéritif au bar du coin, comme il le faisait avant.
Moi, je commence ma première escalade des escaliers. Les toilettes sont à coté de ma chambre et il y a du chemin…

Tranquillement, prudemment, j’escalade les marches une à une. En me mettant de côté je fais passer mes jambes sur la première marche et en m’aidant de mes mains, je prends appui pour poser mes fesses sur la marche suivante et ainsi de suite jusqu’à la dernière marche.

Enfin j’atteins le "sommet". Il ne me reste plus qu’à traverser le couloir, qui me paraît bien long pour mes premiers pas... non, pas mes pas, car ce sont mes bras qui m’aident à avancer. Placés de chaque coté de mon corps, je les pose et pousse et mes fesses suivent.

Enfin ma chambre ! À l’intérieur, rien n’a vraiment changé, mon bureau est toujours là, ce bureau où je fais toujours mes leçons avec plaisir, avec envie, où je m’efforce d’apprendre… non je plaisante… mais le fait d’avoir retrouvé cette chambre m’a certainement fait délirer un instant.

Et juste après, les toilettes. Mais là, petit problème… comment les atteindre…Or, quand on est gamin, rien ne peut vous arrêter, non !
Qu’est-ce que j’ai pris quand on a su que j’étais parti à l’aventure à peine arrivé. Pourtant mon père a eu raison de me disputer, car là j’avais été bien inconscient, je venais juste de rentrer du Centre.

Mais il fallait aussi que je me débrouille, parce que quand je me retrouverai seul, quand tout le monde sera parti au travail ou à l’école, je serai bel et bien tout seul pour me débrouiller…

Je retrouve l'ambiance de ma classe

Traverser à nouveau la ville me redonne de belles et douces sensations. Je suis bien chez moi, enfin je crois ou pense l'être

Mon oncle gare la voiture juste devant l'école. À ce moment-là, l'opération inverse commence : sortir mon fauteuil roulant de la voiture, le déplier et m'installer dedans.

Je suis à la fois heureux, content, même si j'ai en moi un peu la trouille de retourner dans la cour.

Je sais que je vais retrouver mes copains, pourtant j'ai la peur au ventre. Cela fait très longtemps que je ne suis pas revenu ici. Mon retour chez moi a déjà été un moment immense et intense.

Retrouver ces instants de la vie d'avant me trouble et me perturbe un peu.
J'ai l'impression de revivre comme une sorte de rentrée scolaire, mais aujourd'hui je suis le seul et unique élève.

Mon oncle pousse mon fauteuil roulant vers l'entrée de la cour de l'école. Tout le monde est encore dehors. La foule d'enfants qui étaient en train de jouer juste avant mon arrivée s’arrête.

Quelques-uns me regardent sans bouger et d'autres s'avancent vers moi.
Les maîtres d'école, au courant de mon retour viennent eux aussi vers moi, ainsi que Monsieur Huguon, le directeur.

Au fur et à mesure, une foule d'enfants vient m'entourer. J'arrive à apercevoir des copains de classe qui me connaissent bien .

Un sourire se dessine sur mon visage, je me sens de mieux en mieux et rassuré. Ils sont heureux de me voir et de me parler, et moi aussi d'ailleurs.
Seulement, je suis un peu perdu de voir autant de monde s'agglutiner autour de moi, qu’il s’agisse d’enfants que je connais ou d'autres que je ne connais pas.
J'ai l'impression d'être une star qu'il faut absolument voir, toucher. C'est incroyable quand même !!!

Je suis sûr que pour certains, si j'étais arrivé en marchant comme eux, mon entrée serait passée inaperçue.

Monsieur Boissinaud, lui, se dirige vers moi. Il est toujours pareil, grand, il porte ses lunettes et il a toujours la barbe.

Il a un sourire aussi grand que le mien. Il vient me saluer et je me sens bien.
C'est bizarre pour moi qui n'aime pas l'école de dire que je suis bien. Non ? Ce maître-là a toujours su se faire aimer par les élèves de sa classe .
Et je suis certain que beaucoup d'entre eux se souviennent encore de lui.
Il me parle, me pose plein de questions, je lui réponds et de moins en moins d'enfants restent avec nous. Pour la plupart, ils retournent jouer ou reprendre les différentes occupations qu'ils avaient avant mon arrivée.
La cour a très vite retrouvé ses cris d'enfants et ses petits groupes aux quatre coins de celle-ci.

Quelques minutes s’écoulent quand retentit la sirène annonçant la reprise des cours .
Là, tous les gosses se dirigent vers un endroit précis pour se mettre en rang deux par deux et ainsi former une belle file indienne, bien droite.
Ce doit être le même rituel dans toutes les écoles de France.
Je retrouve mes copains de classe, là, tous en rang, attendant le signal du maître pour avancer. Quant à moi, je suis sous le préau du bâtiment, enfin j’appellerais ça plutôt un hall.

L'école est toute neuve, je l'ai vue se construire quand nous étions encore dans l'ancienne. Nous venions même faire du sport dans l'immense terrain se trouvant derrière celle-ci.

Une belle école ! Comme tous mes camarades, nous avons découvert ce nouveau et grand bâtiment en Septembre 1974.

La vieille école qui abritait les classes de primaire est toujours debout. Maintenant, elle accueille la classe des maternelles. Et le primaire est doté de locaux tout neufs.

Le bâtiment est situé au rez-de-chaussée et comporte un étage. Les files d'enfants avancent presque toutes en même temps.

Une danse de files indiennes se dessine doucement, certaines s'entrelacent vers le couloir du bas et d'autres empruntent l'escalier pour rejoindre leurs classes.
Moi, ma classe est à l'étage, et tout le monde avance et monte l’escalier. Cet escalier que comme eux, j'ai si souvent gravi en montant les marches deux par deux, il y a quelques mois.

Mais pour l’heure, je suis toujours dans le hall.

Moi, je pensais que j'étais juste venu voir mes copains de classe et mon maître, et qu'ensuite je les laisserais travailler pendant que moi je rentrerais chez moi.
Eh bien non, une belle surprise m'attend ! Mon oncle et le maître, chacun d'un côté du fauteuil, me soulèvent et je me retrouve en haut de l'escalier.
Sur la gauche de l'escalier, je retrouve la porte de ma classe où tous les élèves attendent que le maître leur dise d'entrer.

Bien sûr, la place que j'avais est occupée par un autre élève. De toute façon, avec mon fauteuil, je reste dans le fond de la classe.
Une table est installée pour moi, et là je suis en classe comme avant le 05 Décembre 1974.

Il n'y a aucun bruit. Le maître explique ma venue d'aujourd'hui, mon absence de ces derniers mois et mon retour parmi eux.

J'ai l'impression de me retrouver un lundi matin, où nous avions l'habitude de raconter notre week-end chacun notre tour.

Seulement, l'histoire, c'est moi qui la raconte aujourd'hui et tout seul. Je leur explique tout ce qui s'est déroulé depuis ma première visite à l'hôpital de Clocheville.
Je leur dit que c'est un hôpital pour enfants. Les mots, les phrases s'enchaînent, je leur parle pendant un long moment de ce qui m'est arrivé : des moments où j'étais un peu perdu, seul, et les moments de rigolades.

Je me suis fait des copains pendant mon séjour, et je leur fait le récit de nos fous rires, la description des chambres d'hôpital, de mon Noël passé chez moi, de mes opérations, et de mon départ pour le Centre de Pen-Bron et de la vie que j'avais là bas.

Le plus dur pour moi était de de leur faire comprendre pourquoi maintenant j'étais dans un fauteuil roulant, alors qu'avant je marchais et que tout allait bien.
Mon opération nécessite un long moment sans avoir le droit de marcher, même si je peux marcher, mais je n'ai pas le droit. Ils ont du mal à comprendre: "Il peut marcher, mais il est dans un fauteuil roulant " !!!!!
Alors, mon maître a également essayé de leur expliquer. Mais il est vrai que c'est compliqué de faire comprendre ça à des enfants, même si moi, je savais que je pouvais marcher, me mettre debout, mais, je n'en avais pas le droit. Moi, je l'avais très vite compris, mais pas eux.

Pendant un très long moment, je leur ai raconté ma maladie, ma manière de vivre, de me déplacer, soit en fauteuil roulant, soit assis par terre.
Ils m'ont posé beaucoup de questions, et moi je leur ai donné des réponses, des réponses de gosse. Des réponses de gosse qui sont parfois et souvent plus drôles pour éviter de parler de maladies.

Pour moi, ce qui m'arrivait n'était pas une maladie, (même si c'était le cas ) car je ne me suis jamais senti malade.

Être malade pour moi, c'est avoir la rougeole, la grippe, la varicelle, les oreillons, une angine, enfin des maladies que nous avons tous eues à un moment dans la vie.

Ces maladies qui vous clouent au lit avec une bonne fièvre ou une grosse toux. Voilà pour moi ce que c'est une maladie.

Je n'ai pas eu, à un seul moment, un seul de ces symptômes. Je suis bien, je me sens bien, sauf que je suis cloué depuis plusieurs mois dans mon lit, le plus souvent dans le courant de la journée.

Et maintenant depuis mon retour, je passe plus de temps assis le cul par terre ou dans mon fauteuil.

Il y a une chose qui me fait sourire. Quand on est gosse, on a des vêtements pour la semaine et d'autres pour le dimanche. Ceux-là sont plus beaux et plus neufs. Et bien, pour moi, c'est la même chose, c'est du pareil au même, comme on dit. Oui, je vous vois sourire, sans trop comprendre, mais c'est très simple !!!
Quand je suis chez moi, je passe la plupart du temps assis par terre, à vivre en rampant sur le sol.

Tout est hors de portée pour moi, alors il faut sans cesse que je jongle pour avoir la possibilité d'attraper la moindre chose.

Je me démène pour monter les escaliers, atteindre la cuvette des toilettes, ou m'installer sur une chaise pour faire ma toilette, même si souvent quelqu'un est là avec moi. En ce moment, c'est ma tante Christine qui est là, donc ça va.
Quant aux jours de sorties, je me retrouve assis dans ce beau fauteuil roulant bleu. Mon père a installé un système qui me permet d'avoir les jambes complètement allongées.

Pour moi, c'est un jour de fête, un dimanche ! Je peux mieux profiter des choses et je me sens un peu plus libre de mes mouvements.
Donc pour moi, l'inconvénient était d’être tout le temps au sol, comme un rampant. Mais je ne me sentais pas malade, j'étais en bonne santé.
Il y a des maladies qui sont graves et longues à guérir et qui vous font également souffrir .

La maladie n'est pas physique, mais psychique. C'est plus dans la tête que l'on souffre : regarder les autres jouer, courir, faire du vélo etc ... oui ça pour moi, c'est dur, surtout que j'étais un enfant qui bougeait beaucoup. Alors oui c'est vraiment dur pour moi.

Mais en 1975 qui se préoccupe de tout cela ? Qui pense qu'un enfant ou un adulte peut souffrir, et vivre avec la douleur ?

Personne, non personne !!!!!!!!!!!!

Pourtant, si vous étiez à notre place un tout petit peu (on vous la donne !) peut-être que vous comprendriez notre douleur, notre souffrance.

Cette incompréhension est insoutenable et inhumaine.

Une balade à mon école

Le week-end s’est écoulé à une vitesse folle. Le dimanche, je ne l'ai pas vu passer .
Je reprenais une vie normale d'enfant où comme tous les dimanches, on faisait une balade.

Je me souviens que notre voisine, la boulangère avait apporté une tarte aux pruneaux. Elle avait sonné à la porte et elle était contente de mon retour.
Elle et son mari étaient très gentils avec moi, et c'est avec plaisir que j'ai mangé une bonne part de tarte.

D'ailleurs, je me souviens encore du goût délicieux de leurs gâteaux.
La semaine allait débuter et je n'étais pas seul à la maison car ma tante Christine était en arrêt de travail. J'avais donc avec moi quelqu'un pendant ces quelques jours.

Ici à la maison, je ne pouvais pas faire grand-chose car tout le monde surveillait mes moindres faits et gestes.

Des fois que je ferais des conneries et que je me mette à marcher, on ne sait pas !
Choisir entre ne rien faire et la télé, j’optais souvent pour regarder cette dernière.
Mais là, ma tante était présente et mon oncle ne travaillait pas le lundi. Donc nous étions tous les trois, et c'était une journée super agréable.
Je ne me rappelle pas exactement des premiers jours chez moi, cependant j'ai gardé en mémoire ce jour où mon oncle m'avait emmené à mon école primaire.
Un lundi. Alors je vais faire comme s’il s’agissait de ce lundi-là.
Début d'après-midi, j'étais devant la télévision à écouter et regarder les informations. Je ne peux pas dire que c'était le moment que je préférais, mais bon !
Mon oncle et ma tante m'avaient prévenu que cet après-midi-là, je retrouverais mes copains d'école. Pour moi, ce moment je l'attendais avec impatience.
Quand j'étais en classe à Pen-Bron, souvent je pensais à eux, surtout les jours où nous avions sport et que MOI, j'étais là, assis dans mon lit.
Il faut dire que je me voyais mal faire du sport dans mon lit, à part la sieste !!! Mais là je ne pense pas que Marguerite aurait apprécié !!!
Pourtant j'aurais fait l'effort de m'endormir si nous avions eu droit à une sieste en guise de cours, et j'aurais certainement eu la meilleure note de la classe, pour une fois !!!

Malgré le fait que je sortais peu la journée, j'étais habillé d'un pantalon qui en aura vu de toutes les couleurs. Ce pantalon était le seul et unique vêtement que je portais.

Il a donc beaucoup souffert !!!

En effet, mon seul et unique moyen de locomotion, c’était de me déplacer sur les fesses, les jambes tendues devant moi. Je posais mes mains de chaque côté de mon corps puis je me propulsais en avant.
C'était l'unique et seul geste qui me permettait de me balader dans la maison.
Le fauteuil roulant ne me servait que pour les sorties hors de la maison. Il fallait que je sois toujours accompagné d'un membre de la famille, si je voulais m'aérer un peu.

Donc croyez-moi, vu ces conditions, ce n'était pas drôle tous les jours...
C'était le même calvaire lorsque j'étais à Pen-Bron. À une différence près, c'est que l'on sortait prendre l'air, voir le soleil ou la pluie à chaque heure de cours. Je reconnais que ça ne me faisait pas de mal de sortir un peu.
Chez moi, pas de sortie ou de balade : il fallait attendre, alors les journées étaient longues.

Début d'après-midi, mon oncle Christian me prend dans ses bras et m'emmène jusqu'à sa voiture puis m'installe à l'arrière.

Je me positionne comme je peux, mon oncle met mon fauteuil roulant dans le coffre. Je suis impatient que l'on parte, direction l'école .
C'est pas beau ça ! Moi heureux de partir à l'école. Vous qui avez pris l'habitude de lire que je détestais l'école, et bien là, je suis super content d'y aller !
Comme un élève super doué, j'ai envie de m’y rendre et de montrer que j'apprends bien. Non, en fait, je délire… J'ai surtout envie de retrouver mes copains de classe et de revoir Mr Boissinaud.

Je me souviens même de son prénom, Bernard. Il était maître d'école ainsi que sa femme .

Je me rappelle également qu'il aimait nous raconter le temps durant lequel il avait enseigné en Afrique. Il nous disait que nous avions de la chance, nous les enfants français d'avoir de si belles écoles.

Je l'aimais bien, pourtant je l'ai eu peu de temps : de Septembre à Décembre. Je n'étais pas non plus le meilleur de la classe, mais je sais qu'il m'appréciait aussi.
Il faisait souvent écrire une lettre aux élèves de la classe, et je la recevais à Pen-Bron. Il avait du cœur, c'était un homme très humain.
Voilà, mon oncle est au volant, il met le contact, démarre et nous sortons du parking situé juste devant chez moi, puis nous prenons la route.
Je regarde partout.

Samedi, j'étais content de rentrer. J'en avais pris plein les yeux, mais beaucoup trop vite.

Alors là, je regarde, je redécouvre ma ville, je note et j’observe afin de voir ce qui a été modifié ou ce qui n'a pas changé.

Une fois arrivé sur le pont de Déols, ce pont qui sépare la ville de celle de Châteauroux, je me sens bien. Je regarde l'eau qui coule, je souris, j'aime cet endroit. Je suis heureux de retrouver cet environnement.
Ce lieu vers lequel je courais depuis chez moi. Je faisais la course jusqu'au pont. Je courais sur le trottoir avec les voitures qui roulaient près de moi. J'étais gamin et j'adorais faire ça.

Que de souvenirs !!!

Les souvenirs restent encore et encore...

Enfin une journée comme avant. Comme avant ce mois de Décembre qui avait fait de moi un autre gosse, un gosse malade.

J'étais même devenu réservé en classe, à écouter le maître parler de moi.
Les copains, eux, cet après-midi-là, je crois bien qu'ils pensaient se faire un après-midi sans cours. Mais non ! À un moment, le maître leur a demandé de prendre leur bloc de maths.

Ah, ce sacré bloc de maths !!! Je me souviens quand il nous l'avait remis en Septembre. Nous étions tous un peu surpris de ne pas avoir un livre de maths, mais des feuilles reliées qui se décollaient les unes des autres,et quand nous avions fini la page nous la rangions dans un classeur.

Cela sortait de l'ordinaire et je trouvais ça marrant, enfin au début. En effet, l'idée de ce genre de feuillet de maths était super bonne.
Mais comme toujours et encore maintenant, on ne va pas à l'essentiel !!! Non, on complique par des phrases longues et incompréhensibles pour expliquer une règle de maths.

Et tout est comme ça.

Mes copains sortaient donc leurs feuillets et là, effectivement, même si avec Marguerite, on bossait dur, j'avais pris un gros retard.

Le maître commençait à écrire au tableau et immédiatement, je me suis senti un peu mal à l'aise. Ils avaient fait un bond énorme en maths. J'ai regardé l'exercice mais je ne savais pas le faire. Je n’en étais pas à ce stade en quittant Pen-Bron.
Monsieur Boissinaud a vu de suite que j'étais perdu et un peu gêné. Il m'a dit " Emmanuel, tu écoutes et tu regardes, et ne t'inquiètes pas " .
Du coup, j'ai mis la feuille de côté, j'ai écouté le maître comme jamais je n'ai dû l'écouter en classe, et j'ai essayé de comprendre.

J'ai écouté mes copains répondre et poser des questions. J'ai suivi sagement jusqu'à la récréation. Il était 15h30, et pour moi, j'ai eu l'impression que ce n'était pas la bonne heure.

Mes copains se sont mis en rang pour sortir, mais le maître leur a demandé de me dire au revoir.

Alors ils sont tous venus vers moi pour me serrer la main avec un grand sourire.
Parmi eux, j'avais plusieurs bons copains, dont Hervé avec lequel j’étais ami depuis des années, et Laurent avec qui on imaginait plein de choses, plein de rêves, d'aventures, de métiers .

J'ai eu à ce moment-là, un peu de peine à quitter la classe, même si on m'avait dit " tu reviendras pour la fête de l'école ".

Quelque part, je n'avais pas envie de partir de la classe. C'est un comble ! Je sais. Mais bon, je quittais ma classe, encore pas comme les autres.
Mon oncle était là, il m'attendait. Ils ont descendu mon fauteuil en me laissant dedans et nous avons pris le chemin de la sortie, là où tous les enfants jouaient dans la cour.

Au lieu de nous diriger vers la voiture, mon oncle Christian allait vers le bâtiment principal de mon école.

Oui, l'école était divisée en plusieurs bâtiments : le bâtiment des secondaires abritait les bureaux, et nous nous y dirigions tranquillement en longeant le trottoir que j'empruntais, quand nous nous mettions en rang avec les autres élèves qui mangeaient à la cantine, à l'époque où je marchais encore.
Arrivés à l'accueil, les femmes du secrétariat sont venues me saluer avec un grand sourire. Je les connaissais toutes, car tous les jours elles nous souriaient en nous disant "bonjour".

Et là, une nouvelle fois, je me retrouvais dans ce lieu, pourquoi ? Cela je ne le savais pas encore !!!

L'une d'elles nous dit que le père supérieur nous attendait. Je suis étonné mais content de cette surprise.

Le père Godefroy, si je me souviens bien de son nom, était un homme très gentil, un père supérieur occupant la fonction de directeur des établissements de l'école LÉON XIII.

Il m'a accueilli avec un énorme sourire et m'a demandé d’une voix chaleureuse comment j'allais, puis il nous a invité à entrer dans son bureau.
Nous avons discuté de plein de choses, et naturellement de mon état de santé, de mon hospitalisation .

Je me souviens de son sourire et de l'homme qu'il était avec tous les enfants de l'école.

Il gérait tout et il nous donnait des cours de basket certains soirs de la semaine. J'aimais beaucoup ce père car il nous aimait tous avec "cœur".
Pourtant, je me souviens de ma première année dans l'école où ma maîtresse, une femme, elle aussi très gentille, m'avait collé. Oui,souriez !!!
Collé, moi en CM1 ! Tout ça parce que mes cahiers étaient mal écrits !!!
Un jour, elle m'a dit que je serais collé pour le samedi suivant et le vendredi soir, elle m'a remis un papier pour la colle du lendemain.

Je me suis présenté le samedi matin au collège. J'étais le seul du primaire à être dans la cour à attendre l'ordre de nous mettre en rang. J'étais le plus petit et j'avais les larmes aux yeux.

Le père supérieur est arrivé et a demandé à ce que tout le monde se mette en rang.
Là, j'ai vu tout le monde exécuter cette demande, nous mettre correctement en rang devant la salle d'étude ; une salle immense remplie de tables en bois. Le dessus de ces bureaux étant légèrement penché.

Ils ont tous sorti leur billet de colle, et l'ont présenté au père, chacun leur tour. Le mien était dans mon sac, je ne le savais pas.

J'ai ouvert mon sac pour y prendre mon billet. Tout en me précipitant pour le récupérer, j’ai tiré dessus, mais comme il était coincé dans mon livre de grammaire, je l'ai déchiré.

J'ai eu peur, mes larmes ont commencé à couler sur mes joues. Je ressentais au fond de moi une peur immense. Peur que l'on pense que j'avais déchiré ce billet volontairement.

Quand le père est arrivé devant moi, il a vu mes larmes couler sur mes joues, alors il m'a demandé ce qui se passait. Puis il a lu mon billet et m'a rassuré en me disant que ce n'était pas grave. Ensuite, je suis entré avec les autres pour faire ma punition.

Ce père-là, oui j'en suis persuadé, il est resté un homme formidable dans les cœurs de tous les enfants de l'école.

Ainsi, pendant notre rencontre ce jour-là, j'étais vraiment content de le retrouver. Il m'appréciait avant ma maladie et il ne me recevait pas comme
un malade, mais comme un enfant qui se trouvait dans son établissement. Il voulait avoir de mes nouvelles, "moi" son petit basketteur.
Je me souviens, aussi, qu'il m'avait offert deux présents, même si je n'ai plus le souvenir de ce que c'était. Mais cela m'avait fait plaisir et rendu fier d'avoir un cadeau de sa part.

Nous nous sommes quittés, et je suis rentré chez moi ce jour-là, avec un sourire d'enfant heureux.

Retour à Clocheville

Quand j’ai dû partir du Centre de Pen-Bron, mes parents ont invoqué le fait que c’était parce que j'avais un rendez-vous à Tours avec le professeur Glorion ...

D'après ce que j'ai compris, ce rendez-vous existait bien, compte tenu que c'était le seul moyen pour pouvoir me faire sortir du Centre.

En ce mercredi matin, alors que cela faisait à peine une semaine que j'étais parti du Centre, il me fallait reprendre la route en direction de Tours.

Notre rendez-vous était prévu de bonne heure, donc nous sommes partis très tôt le matin.

Et comme à chaque fois, en entrant dans la voiture, j'avais mal au cœur. Ce parfum de simili et l'odeur de tabac me rendaient malade.

Je ne disais rien, mais à l’intérieur de moi tout était barbouillé ; je ne me sentais pas bien et nous n'avions pas encore roulé 3 kilomètres !!!

Mon combat, c’était de tenir le plus longtemps possible pendant le trajet, avant de dire à mon père que j'avais envie de vomir.

À chaque fois, je voyais son visage se crisper, je savais que ça l'énervait de devoir se garer. Mais une fois que l'on faisait un arrêt, je ne pouvais plus me retenir. Souvent, mon père devait faire une halte en catastrophe, j'ouvrais la portière et je sortais très vite pour me soulager.

Soulager est un grand mot, car pour moi j'avais l'impression que mon cœur allait sortir de ma poitrine.

Mais là, impossible de sortir en courant comme au retour de Pen-Bron car j'étais allongé sur la banquette arrière.

J'essaie de voir la route, du mieux que je peux et surtout je me retiens.

La route de Tours, qui n'a jamais été une très bonne route, et la traversée de tous ces petits villages font que le chemin semble durer une éternité .

D'ailleurs, les enfants demandent souvent : "c'est encore loin ou alors on est bientôt rendus ?".

Moi non, car je connais le trajet, et je sais où je me trouve et combien de temps il nous reste à devoir rouler. Et surtout, si le calvaire de ce voyage en voiture va encore être long ou pas.

Souvent, une fois que nous avions passé la ville de Loches, je me disais que pour moi, le plus dur était derrière moi et que normalement je réussirais à tenir jusqu'à l'hôpital. Malheureusement, cela n'a pas toujours été le cas !!!

Quelques kilomètres après la sortie de la commune de Cormery, sur le côté de la route, il y a un wagon qui fait restaurant. Mais en cet instant, j'ai trop envie de vomir, je ne tiens plus... J'ai bien choisi mon endroit !!!

Je n'en peux plus, il faut s'arrêter. Une fois la voiture stoppée, j'ouvre la porte et me penche pour me débarrasser du mal qui est en moi depuis déjà quelques kilomètres.

J'ai mal à l'intérieur de moi, alors tout part en une fraction de seconde. J'évacue, mais comme il ne subsistait rien dans mon estomac, je suis pris de spasmes dont la violence de plus en plus forte me tord le ventre. Je pousse des gémissements, j'ai trop mal... Et cette douleur restera toujours en moi, elle ne me quittera pas, même quand je serai calmé. Elle me tenaille encore et encore !!!

Nous reprenons le peu de route qu'il nous reste à faire. Je ne dis plus un mot, même si je ne parlais pas avant.

Je ne bouge plus, ma tête est collée contre la vitre et j'essaie de rafraîchir mon front.

Ce matin c'est le marché, comme tous les mercredis et comme à chaque fois, il est impossible de nous garer.

Il faut tourner sur le boulevard, chercher un emplacement et attendre. Pour une fois, nous avons de la chance, une place est libre, et en plus elle n’est pas située loin de l'entrée de Clocheville.

Mon père va mettre de l'argent dans l'horodateur, mais à quoi bon ? Il sait qu'entre le temps d'attente, la consultation, l'auscultation et les radios, il risque de prendre une contravention. Il râle un peu ...

Il ouvre le coffre de la 204 pour sortir mon fauteuil. Une fois installé, nous prenons le chemin de l'hôpital et ensuite nous nous dirigeons vers le 1er étage .

La salle d'attente est pleine d'enfants et de parents.

Mes parents vont à l'accueil, tandis que moi je reste dans mon fauteuil à regarder les autres enfants. Certains sont plâtrés, d'autres en fauteuil comme moi et quelques-uns sont assis à une table et jouent. Des jouets sont mis à notre disposition, mais pour ma part, je n'ai jamais touché à un seul d’entre eux. Non, je me trouvais trop grand pour jouer à ces jeux-là. Il y avait aussi des livres, mais je n'avais pas envie de lire. J'avais juste envie que mon tour arrive vite, très vite !!! Après, je pourrais rentrer chez moi.

Ma mère me dit une nouvelle fois, que si l'on me parle de Pen-Bron, je dois répondre que je ne veux pas y retourner, que cet endroit n'est pas bien, et que les sœurs ne sont pas sympas (et encore je suis gentil, ce n'est pas le mot exact employé par ma mère !).

Ne pas retourner à Pen-Bron !!! Bien sûr que je veux rester chez moi avec ma famille. Mais franchement, depuis mon retour, je suis et je me sens bien seul. Ma tante a repris le travail et les journées sont longues, même très longues, tout seul à la maison.

Le matin, je descends dans la salle à manger. On a installé par terre mon tourne-disque, quelques disques qui m'appartiennent et aussi ceux

que mon oncle Michel m'a prêtés (des disques de Johnny Halliday). Il y a un disque que j'écoute en boucle : c'est celui du chanteur René Joly.

Je me souviens encore de sa pochette jaune et du titre " Chimène ". Je l'écoute à longueur de journée, sans arrêt.

Je regarde aussi la télévision. Voilà à quoi ressemblent mes journées à la maison : écouter de la musique et regarder la télévision !

Mes parents travaillent, mes oncles et mes tantes aussi. Patou, ma tante et mon frère, eux vont à l'école. Je ne vais pas dire " la chance ", mais si, ils ont quand même cette chance, car ils sortent tous de la maison dans la journée, alors que moi, je suis là, assis par terre à longueur de temps.

Alors, OUI, Pen-Bron, j'y étais beaucoup mieux qu'ici.

Après de longues minutes, la secrétaire appelle notre nom, enfin le mien, c'est moi le patient. J'avais hâte de rentrer derrière cette porte où se tient le bureau du professeur. Pourtant, j'ai quand même la frousse d'y aller. Mon père pousse mon fauteuil roulant. J'aurais pu le faire tout seul, mais mes mains n'arrivent pas à faire tourner les roues du fauteuil, j'ai la trouille et je perds tous mes moyens.

Ça y est, me voilà devant le professeur Glorion. Il est toujours aussi grand et impressionnant (comme si le temps avait pu le rétrécir, n'importe quoi !). Il est là, immense dans sa blouse blanche et son pantalon à pinces. Il nous salue et se dirige vers moi. Comme tous les enfants qui l'ont croisé, je pense que nous avons tous eu la même sensation et l’impression de voir Gulliver. Oui, je pense qu'il n'y a pas plus grand que ce Monsieur-là.

Il me sourit, me demande comment je vais et me regarde un peu sous toutes les coutures. Il palpe mes jambes, me sourit à nouveau et me dit : "Bon, tu vas aller passer des radios et on se voit tout à l'heure". Nous prenons la feuille pour le service de radiologie et nous filons en direction de la salle d'attente de ce service. Une nouvelle fois, il faudra attendre encore son tour !

La salle est encore plus remplie que la première. Je vois parfois mon père perdre patience. Je peux le comprendre.

C'est vrai que le jeu des " je m'assois, j'attends mon tour " est très long. Et le service des radios, est celui où tout le monde se retrouve.

En effet, on vient tous ici pour des pathologies différentes. Alors oui, en radiologie, tout au long de la journée, ça ne chôme pas. Il y a beaucoup de travail. Les radiologues travaillent sans cesse, ils prennent des photos du squelette, traquent en nous la moindre parcelle avec leurs rayons.

Voilà, on m'appelle et là, l'infirmière se dirige vers moi avec un sourire : « allez zou, on y va ».

Vous devez tous connaître le rituel : tu te déshabilles et tu attends dans la petite cabine. Mais là, l'avantage, c'est que l'on rentre directement dans la salle car les cabines sont trop petites pour nos chariots, et donc ça va plus vite.

Je suis installé sur la table, en slip, mes pieds rentrés vers l'intérieur. Une voix me dit : " ne bouge plus, ne respire plus ".

La machine se met en route et les clichés sont pris. Encore quelques radios, et ensuite on me demande d'attendre tranquillement afin de vérifier si elles ont été bien faites. Puis, je peux me rhabiller. On me donne mes radios et on me reconduit vers mes parents pour retourner voir le professeur Glorion.

Il faut savoir être patient et je me répète, cela n'est pas donné à tout le monde surtout pour ceux qui vous accompagnent.

Mon père n'a qu'une envie, c'est de partir. Il ne dit rien, mais je le vois dans son regard et son comportement.

Ma mère aussi perd patience les jours de rendez-vous avec le médecin, mais elle arrive à reprendre son rôle de mère.

J'aurais peut-être dû rester à Pen-Bron, du coup !!!

Je vois ma mère regarder mon père avec colère. Il s'impatiente et je ressens sa lassitude, son ennui.

Décidément, ma maladie n'amène pas le bonheur, loin de là !

Retour dans le bureau du professeur. Il regarde mes radios, il a l'air content et explique à mes parents qu'effectivement mes os sont consolidés et que tout va bien. Les deux opérations effectuées ont bien marché, il est ravi.

Néanmoins, même si tout se passe bien, il faut encore rester prudent.

Tout en parlant à mes parents, alors que je suis allongé sur la table, il a la main posée sur mon torse et manipule mes jambes, ils les relève ou les tire sur le côté.

Il me fait asseoir sur le bord de la table avec un sourire. Il a beau être grand, impressionnant et avoir une voix qui porte, il a dans son regard quelque chose de doux et d'attendrissant avec moi.

Et je pense que tous les enfants qu'il a opérés, au cours de toute sa carrière de chirurgien, ressentent la même chose.

Aujourd'hui, je revois encore cet homme et toutes les autres personnes qui ont marqué ma vie, mais j'y reviendrai...

J'ai toujours eu confiance en chaque professeur que j'ai rencontré et qui m'ont opéré. J'ai un énorme respect pour le professeur Rosset. D'ailleurs je me dis souvent qu'il fait partie de ma famille. Cela fait trente années que nous nous voyons.

Revenons à ce jour-là. Je suis assis sur le bord de la table, le professeur Glorion va chercher des béquilles et revient vers moi, il me soulève, m'assois sur une chaise et me dit de le regarder.

A ce moment-là, il m'explique comment je dois me servir des cannes. Il marche avec devant moi pour me montrer.

Il me recommande bien de n'avoir aucun appui pour marcher, juste soulever mon corps à l'aide des béquilles, poser mes jambes et recommencer. Dans ma tête, tout est sens dessus dessous... Je ne m'attendais pas à marcher, enfin à me mettre debout.

Aujourd'hui, je suis HEUREUX ! Je prends les béquilles, je me lève, je prends appui et je me lance prudemment.

À croire que j'ai fait ça toute ma vie !!! J'y arrive, je suis debout, j'ai mes cannes et j'avance de quelques pas.

Il me sourit, il est assis en face de moi et me dit de venir vers lui. Alors, j'avance lentement et j'arrive jusqu'à lui. Il est là, toujours avec le sourire. Je suis content, je ne suis pas tombé et je me débrouille bien.

C'est au moment où je me trouve face à lui, qu'il me demande comment s'est passé mon séjour à Pen-Bron.

Je suis bloqué. Aucun mot, aucun son ne sortent de ma bouche jusqu'au moment où ma mère me dit : " Emmanuel, explique au professeur comment c'était là-bas, dis-lui tout ". De mes yeux coulent des larmes, le professeur me sourit à nouveau et passe sa main sur ma tête.

Je sais que je ne retournerai plus à Pen-Bron. Je sais aussi que parfois j'avais envie de partir, de m'enfuir de là-bas.

Mais j'y étais heureux et comme de tous ces endroits où l'on passe un séjour tel que le mien, on garde toujours des mauvais souvenirs mais également des bons souvenirs, et les meilleurs l'emportent sur tout le reste. J'y ai laissé une partie de moi-même, mes copains et mes copines.

Je me souviens de tous leurs visages et je garde aussi en mémoire celui de Marie-France.

J'ai toujours autour du cou, ce jour-là, la chaîne et la vierge en médaillon et je pense à eux, à ce Centre et à l’Océan.

Je réalise seulement maintenant que j'aurais peut-être pu y retourner pour finir mon séjour. Mais le fait de savoir que je devais rester plus d'un an, j'ai eu peur de ne jamais revenir, de ne jamais revoir ma famille et que j'y resterais pour toujours.

En partant du service, je passe par le couloir des chambres et je rencontre quelques infirmières et femmes de salle.

Elles viennent me saluer, certaines m'embrassent, elles me sourient et je suis heureux de les revoir.

Pendant que mes parents parlent avec elles, je suis juste devant la porte de ma chambre et mes yeux traînent un peu partout.

Je regarde les enfants allongés sur leurs lits et je me revois quelques mois plus tôt. Et je me dis qu'ils ne sont pas près de sortir de là, et qu'il va leur falloir beaucoup de temps et de patience à eux aussi.

L’enfant qui marche avec des béquilles

Voilà, enfin, depuis le temps, je suis debout. Bon, c’est vrai, avec un appui énorme - j’ai des cannes - mais une sensation superbe : plus besoin de me tenir allongé, et quand je suis assis, d’avoir toujours les jambes en position allongée. Je me sens bien de suite, j’appréhende un peu les marches, mais en prenant le temps tout se passe bien… Donc, direction : la voiture, et retour à la maison.

Pendant plusieurs minutes je suis là, à regarder les gens, j’ai une nouvelle vision des personnes, être debout ça change tout. Une chose qui est quand même incroyable, c’est qu’à chaque fois que je vais quelque part en voiture, je suis malade à l’aller et rarement au retour. Donc, le retour de l’hôpital se passe bien, et j’ai même hâte de rentrer.

Mes parents vont pouvoir rendre mon fauteuil roulant. Déjà, il paraît que la Sécurité Sociale ne voulait pas le prendre en charge… Je me souviens de mon père qui voulait m’emmener jusqu’au bureau de la personne qui avait refusé, mais il voulait que je marche, enfin, que je fasse comme à la maison.

Une fois arrivés à la Sécu, il voulait que je rentre devant tout le monde jusqu’au bureau, sur mes bras et mes fesses... franchement, la honte, je me disais : « pourvu qu’il ne le fasse pas… ».

Le chariot a finalement été pris en charge, mais j’ai eu la trouille quand même… Donc, là, fini le chariot, il pouvait le redonner sans soucis, je n’en voulais plus.

Tout le monde était à nouveau content de me voir debout, et pendant quelque temps, j’étais à nouveau entouré avec des sourires.

Le fauteuil roulant m’a formé les bras, et les cannes allaient à leur tour prendre le relais pour me muscler.

Ça, pour marcher, c’est parfait, et pour vous muscler c’est encore mieux. Mais, très vite je vais ressentir, à l’intérieur de la paume de mes mains l’échauffement, la brûlure provoquée lors de mes appuis qui me permettront de me déplacer.

Je ne peux pas dire que j’ai mal aux pieds, non, mes pieds ce sont mes mains. Elles supportent le poids de ma petite personne ; à chaque foulée que je fais, mes bras soulèvent mon corps, un pas, un appui de mes bras, et on recommence, mais je suis debout, je ne marche pas, je balance mon corps devant moi, j’avance quand même très bien pour un début…

Une fois de retour à la maison je me sens fier d’être à nouveau debout. Je peux me déplacer là où je veux, sans avoir à ramper sans arrêt à chaque déplacement. C’est quand même beaucoup plus facile pour moi d’aller du salon à la cuisine, debout comme tout le monde à la maison. Bien sûr, comme ma station debout est permise quand je m’appuie sur mes cannes, je suis plus souvent par terre que debout, mais quand même, quel plaisir !

Souvent, dans la salle à manger, avec mon frère nous avions inventé une nouvelle façon de jouer au football. Depuis mon retour, avec une boule de plastique vidée de l’eau qu’elle contenait, nous avons inventé le football en salle ou plutôt le football de salon.

Un sport qui n’est pas un sport de snob, bien sûr que non ; rien à voir avec la danse de salon où tout le monde danse dans une immense salle, sur des musiques. Eux, ils dansent la valse, le tango, toutes les musiques qui font que l’on danse dans un beau costume et de belles robes. Nous, notre football de salon est dans la salle à manger, entre l’argentier dont les pieds servent de but et la petite marche qui sépare le salon de la salle à manger. Une paire de patins servent à délimiter les buts.

Mon frère, parfois debout ou assis par terre, et moi, comme d’habitude, je suis sur mon petit derrière à jouer contre lui. Des parties de football qui comportent des risques pour la salle à manger. A chaque nouvelle partie de football, les vases ou les vitrines de l’argentier risquent leur vie sur un tir mal cadré.

Parfois il arrive que nous sommes là, à voir la balle, ou la boule, pour être plus juste, partir en hauteur, direction la porte vitrée protégeant de belles tasses à café, un sucrier en porcelaine… elle tape, fait un bruit d’enfer dans la vitrine qui ne se casse pas… ouffff, enfin, encore une peur de l’avoir cassée, mais rien ne nous arrête, même la peur que nous venons juste d’avoir à l’instant, nous continuons nos parties de football.

Parfois je gagne quelques matchs, mais souvent je perds. Mon frère a un avantage, celui d’être debout, bien sûr, mais aussi celui d’être mauvais joueur, donc, afin que les parties continuent, parfois, je le laisse gagner certaines parties. Sinon, tout se termine en bagarre, et là nous passons du football au catch, et, encore une fois, celui qui veut abandonner tape de la main par terre pour dire stop.

Bien souvent quand j’avais le dessus, mon frère se mettait à pleurer et j’arrêtais. Et là, il me tombait dessus en me prenant le cou avec ses jambes et serrait si fort que j’étouffais, et je me retrouvais dans la position où c’était moi qui tapais le sol de ma main, et là il fanfaronnait de m’avoir bien eu.

Et à chaque fois c’était pareil, je me faisais avoir et perdais une bonne partie de tous les jeux que nous avions ensemble.

Je n’aimais pas que Sébastien pleure ; il avait depuis qu’il était petit une maladie, je ne sais pas si on peut appeler cela une maladie, mais bon, s’il était en colère ou pleurait, ou se faisait mal, il se mettait à pleurer et à retenir sa respiration involontairement, et il devenait tout bleu, et ses lèvres bleuissaient, elles aussi.

Je me souviens que cela m’impressionnait de le voir comme ça. Parfois je lui soufflais dans la bouche, de peur qu’il s’étouffe… lui, la bouche grande ouverte, et moi, là, tout proche, je soufflais de peur qu’il n’ait plus d’air.

Souvent il m’a fait ce coup-là, et à chaque fois je peux vous dire que j’avais une trouille qu’il ne revienne pas à lui. Ensuite, en grandissant j’avais compris le truc. J’allais chercher un gant de toilette bien froid que je lui appliquais sur le visage pour le faire revenir à lui… L’eau bien froide m’aidait beaucoup.

Souvent, donc, à jouer dans le salon, nous prenions une bonne remontée de bretelles, ou alors une bonne baffe que mon père nous distribuait volontiers, et –plaisir ! – ma mère n’était pas non plus sans nous oublier, bien sûr ! Mais j’en ai pris plus que je n’aurais dû, et Sébastien bien moins… après tout, j’étais le plus grand, c’était à moi de savoir ce qui était bien ou pas, donc, je prenais pour les deux. Cela mettait bien souvent une fin à notre partie qui reprenait de plus belle quelques minutes après le départ de nos parents pour le travail, ou alors, trop vexé par la baffe que je venais de prendre pour les deux, je ne voulais plus jouer avec lui. Avec mes cannes, plus besoin de personne ! Souvent, je peux maintenant aller faire un tour dehors sans que personne ne pousse mon fauteuil, je peux sortir sur le pas de la porte ou aller dans la cour, je ne suis plus cloué dans le salon à écouter de la musique, le matin et l’après-midi je me déplace, et les week-ends sont un peu plus consacrés à sortir…

Je me souviens du 1er mai de cette année-là, où, comme d’habitude, mon oncle Christian nous emmenait tous dans le parc d’un château renaissance, dont il connaissait les propriétaires, pour cueillir, comme le veut la tradition, le muguet. Pendant quelques années nous sommes souvent allés le ramasser là-bas, et il faut dire que nous revenions les bras chargés de bouquets bien odorants de ces fleurs.

Cette année-là je n’ai pas dû ramasser énormément de clochettes. Nous étions installés sur la pelouse du parc, et pendant que certains ramassaient le muguet, ma tante Christine, mon autre tante Patricia, et moi, nous restions,assis là ou bien nous allions nous promener dans l’allée du parc.

Une chose dont je me souviens aujourd’hui et qui m’a choqué à chaque fois que j’ai vu cette photo, c’était la position que j’avais debout, en appui sur mes cannes.

Je me décrirais comme un chimpanzé se tenant sur ses pattes arrière, les fesses en arrière, le dos penché, oui, c’est bien cela ! Je revois la photo dans ma tête, j’avais les cheveux encore longs, bruns, bouclés, j’avais un tee-shirt, il faisait beau. Mais plus je voyais cette photo, plus je me disais, à chaque regard, que j’étais quand même mal en point.

J’ai essayé de retrouver cette photo, mais comme celle de ma balade à Carnac, impossible de remettre la main dessus, personne ne l’a…

Je n’ai plus beaucoup de photos de moi, malade, sur mon lit d’hôpital ou à Pen-Bron, pourtant les souvenirs, eux, sont encore dans ma tête. Je garde bien profondément en moi mon histoire, les images de tous ces moments.

Je me souviens encore d’une balade sur Châteauroux. Nous étions partis en marchant jusqu’au centre ville. Moi, avec mes béquilles, je m’arrêtais souvent pour reposer mes mains qui me brûlaient à force de prendre appui, mais j’aimais cette balade.

J’étais petit, donc pas grand, pas bien épais, mais de ma maladie la seule force que j’ai obtenue est d’avoir eu des bras et un torse bien musclés; encore heureusement ! Quand je vois l’état de mes cuisses, ça compense un peu... pour vous donner une idée de moi, pas trop difficile…

Gosse, à l’école souvent on nous faisait faire des bonhommes avec des marrons dans lesquels on enfonçait des bâtons d’allumettes pour faire les jambes, voilà exactement l’image de moi que j’ai eue pendant des années… des jambes grosses comme des allumettes.

Certains diront, pauvre petit ou pauvre gosse ! Mais non, je n’étais pas malheureux à cause de ma maladie, du moins pas à ce moment-là, pas encore. Non, je faisais avec et je ne me souciais pas de savoir si j’étais un pauvre gosse à plaindre pour mes soucis. Non, je vivais comme un autre gosse, sans pouvoir faire tout comme les autres, mais je ne me sentais pas si mal en point, juste choqué de l’état de mon corps, de mes positions debout, choqué par ce que je voyais. Non, pas encore, je ne me rendais pas encore compte de mon état, je vivais… C’est vous, les adultes, qui au fur et à mesure du temps alliez m’aider à me faire comprendre (me rendre compte ?) de mon état à marcher de travers, vous, qui alliez me regarder de travers quand j’étais en short ou en maillot de bains. En fin de compte, vous m’avez fait comprendre méchamment que j’étais malade avant même que moi je m’en rende compte !

Souvenirs d'avant la maladie

Entre les deux rendez-vous à l’hôpital, bien des choses se sont déroulées. Dire que j’ai le souvenir de tout, non, ce serait exagéré. Il y a de cela plus de 35 ans, mais j’ai quand même encore en mémoire énormément de souvenirs, comme vous avez pu le lire jusqu’à maintenant. Cependant, j’étais qui avant cette maladie ? quel enfant je pouvais être ? Ça, je ne vous en ai encore jamais parlé, juste un peu, mais voilà, il y a aussi toute une histoire.

Peut-être que cette maladie, j’aurais pu l’éviter à quelques années près. Je suis sûr que si une femme n’avait pas disparu, si prématurément, emportée par un arrêt cardiaque, ma vie aurait été bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

Cette femme, c’est ma grand-mère. Je crois qu’entre ma naissance et le jour où elle s’est éteinte, j’aurai passé plus de temps dans ses jupons que dans les bras de ma mère. D’ailleurs, à l’école on ne m’appelait que par le nom de famille de ma grand-mère.

J’avais mon nom, mais on me donnait toujours celui de ma grand-mère. Elle était toujours là pour m’emmener à l’école maternelle, pour me garder. Et Dieu sait qu’elle en a gardé, des enfants, oui, entre les douze enfants qu’elle a eus, les enfants qu’elle gardait et moi, il y en a eu des enfants élevés par cette femme… Et si, au moment où j’écris ces lignes, toutes les mamans avaient été comme ma grand-mère, il y aurait moins de problèmes de jeunes traînant dans les rues qu’il y en a maintenant, et ils seraient certainement beaucoup plus polis que dans l’époque où nous vivons.

Que de doux souvenirs ! Oui, même les fessées ne sont que de bons souvenirs… données par ma grand-mère, elles n’étaient que méritées ; elle avait le cœur sur la main et rarement la main à la fessée, mais cela arrivait, bien sûr…

Je me souviens des matins où, ne dormant pas chez mes parents, j’étais levé de bonne heure, pour être assis ensuite à l’arrière de la mobylette de ma mère qui me conduisait dans la toute petite maison, rue du Pont Perrin, rejoindre le lit que ma grand-mère avait quitté peu de temps avant. Je me glissais dans son lit juste à sa place encore chaude, elle rabattait le dessus de lit bien épais sur moi et j’aimais m’endormir là, à sa place…

Sa chambre avait juste la place d’un lit et un tout petit espace pour circuler. Pas de porte pour séparer la cuisine de la chambre. Alors je la regardais travailler dans la cuisine le temps que mes yeux se referment, et je m’endormais encore un peu, là où pour moi c’était ma maison.

A l’époque pas de possibilité de tout laver à la maison, on allait laver les draps à la rivière, au lavoir, un endroit situé pas très loin. Juste au bout de la rue on passait sous le porche, on tournait à gauche, nous passions sous le pont et là, un petit déversoir juste après le lavoir.

Ma grand-mère avait fait bouillir les draps dans une grande lessiveuse, et ensuite, direction – la rivière. Installée dans un tonneau au ras de l’eau une planche à laver où elle posait son drap et un savon, un grand battoir pour laver le linge. Là, encore une fois, le modernisme a fait de grands pas pour les femmes. Elle en abattait du travail, elle restait chez elle, mais quel travail !Entre les repas, la lessive, le ménage, le repassage, et j’en oublie beaucoup encore…elle ne cessait jamais d’être active. J’étais heureux avec elle, j’ai toujours son visage en mémoire et je l’aurai, je crois, toute ma vie. Je me souviens encore du son de sa voix, celui d’une femme que l’on ne peut oublier, tout comme je n’oublierai jamais l’amour qu’elle m’a donné, qu’elle m’a offert pendant ces quelque temps où je l’ai eue avec moi. Et tout au fond de moi, je garderai toujours la douceur de la femme qu’elle était…

Puis un beau matin, dernier jour d’école, ma grand-mère, assise sur le rebord du lit, dit à ma tante Christine qu’elle ne se sent pas bien... puis d’un coup, elle s’écroule sur son lit, là, devant nous, dans la largeur du lit. Ma grand-mère est là, ne bougeant plus… Ma tante se précipite sur elle, prend les comprimés qu’elle a pour le cœur, essaie de les lui glisser entre les dents, lui fait du bouche-à-bouche, la masse…

On me demande de partir pour l’école, j’entends au loin les pompiers qui arrivent pendant que je pars à l’école. Mon maître me rassurera en me disant que tout ira bien ce soir, en rentrant. Mais je suis très triste, je passe ma journée à attendre le moment de retourner chez moi, vite, savoir comment elle va…

Puis la fin de la journée approche, et là, à la porte il y a mes parents qui viennent me récupérer. Je ne comprends pas, je les vois parler avec mon maître, et là il m’appelle, et je pars…

Là, devant la mairie de Déols, le frère de mon père m’emmène avec lui, direction : une semaine de vacances chez lui à Cluis. Je demande des nouvelles, on me dit que tout va bien et je monte en voiture.

Je passerai une semaine de vacances formidable avec mon cousin et ma cousine, à rire, à manger des crêpes, à visiter un château en ruines, je serai un enfant heureux pendant une semaine.

Puis on frappe à la porte, je vois ma mère et mon oncle Guy. Mon père n’est pas là, et d’un coup je repense à ma grand-mère. Je demande tout de suite de ses nouvelles, et là ma mère me dira que ma grand-mère est montée au ciel, qu’elle est morte, que je ne la reverrai jamais…

Moi, qui étais là, à avoir passé une semaine à jouer, à rire, alors que ma grand-mère était partie loin de moi, loin de nous…

Je n’ai pas pu lui dire au revoir, ni assister à son enterrement, et je m’en veux même encore maintenant, même après tant d’années, je m’en veux de ne pas avoir été là.

Je découvrirai la tombe de ma grand-mère mise en terre en attendant que sa tombe soit terminée. J’ai eu beaucoup de peine de la perdre, et j’ai encore au fond de moi sa présence. Je suis persuadé que si elle avait toujours été vivante, elle aurait vite vu que j’avais un souci… elle prenait toujours soin de moi, c’était ma vraie maman, celle qui m’a donné le plus d’amour et de tendresse.

Un aparté dans ma vie d’enfant malade. Mais je crois, également, que je suis aussi toujours malade d’avoir perdu la femme qu’elle était… Je voulais juste partager ce moment avec vous, vous dire qu’il est important pour moi de pouvoir exprimer le sentiment qu’elle était la femme de ma vie, celle qui m’a donné tout ce qu’elle avait.

Yesssssss j'ai quitté mes béquilles.

Voilà maintenant plusieurs mois que j’ai été hospitalisé à Clocheville, puis dirigé vers Pen-Bron que j’ai quitté le cœur bien serré…
Le mois de juin est arrivé à grande vitesse, plus vite que je pensais, les beaux jours se sont installés. Le soir, le soleil ne se couche plus si tôt et les journées sont de plus en plus longues.

C’est la période que je préfère le plus, même encore maintenant, j’aime quand tard le soir il fait encore jour, je profite à fond de chaque moment de chaleur…
Depuis le 5 décembre 1974, je ne me suis pas tenu debout sur mes deux jambes, car que je n’en avais pas le droit.
Comme je vous l’ai raconté, ne pas marcher, pour un enfant par rapport à un adulte, c’est bien plus simple et mieux accepté. Mais là, même avec mes béquilles, le temps me semble long et pourtant bien d’autres enfants ou adultes n’ont pas cette chance. Je sens en moi la certitude qu’un jour je remarcherai. Je peux, si je le veux, lâcher mes béquilles et me tenir debout comme tout le monde.
Mais depuis ce jour où j’ai désobéi au professeur Glorion, je n’ai pas essayé une nouvelle fois de le faire, j’ai eu bien trop peur

Vous allez sourire, mais j’ai l’impression que je vous parle souvent d’une seule et unique journée de la semaine : le mercredi. Mais je n’y peux rien ! Mes rendez-vous à Clocheville ont lieu le mercredi, journée des enfants. Donc en ce mois de juin, une nouvelle fois nous prenons la route pour Tours.
Mes parents ont pris une journée de congé, je pense, et nous sommes là sur cette route que je ne connais que trop bien, à tel point que je pourrais, les yeux fermés, savoir où je suis.

Mes béquilles posées à coté de moi dans la voiture se reposent un peu. Je suis là, le front collé à la fenêtre et je regarde défiler les paysages si familiers pour moi. La vitre légèrement ouverte m’apporte un peu d’air et m’aide à ne pas avoir mal au cœur, tout du moins j’ose espérer que cela ne me prendra pas de suite.
La route, la route… toujours et encore prendre cette route ; je connais tous ces villages, chaque nid de poule, et comme à chaque fois une foule de camions devant nous à doubler.

Mon père a l’habitude de rouler, et il ne se gêne pas pour doubler rapidement chaque camion qui nous ralentit, pour rejoindre l’hôpital et arriver à l’heure.
Il faudra déjà trouver une place de parking, et à chaque fois la même galère ! Clocheville est un super hôpital, mais en plein centre-ville et jour de marché, il est très rare de pouvoir trouver une place ; ou alors vous la trouvez du premier coup et là, vous vous dites que la chance est avec vous…

Ce jour-là, oui la chance était présente. On se gare rapidement et juste le long du trottoir à côté des portes d’entrée, nous ne pouvions pas trouver mieux.
Hier soir, ma mère et ma tante étaient là, dehors sur le trottoir, devant ma maison, quand elles m’ont pris chacune par un bras, et là j’ai lâché mes béquilles, puis elles m’ont fait marcher en me soutenant.

J’ai fait ces quelques pas. Bizarrement, je n’avais pas la sensation d’être mieux qu’avec mes cannes, elles me tenaient de manière à m’aider un peu à marcher, je ne comprenais pas trop... Je n’ai pas le droit de marcher sans béquilles !!!
Là, devant l’entrée, une nouvelle fois je descends de voiture, un peu barbouillé et dès que je prends ma première bouffée d’air, une envie de vomir me prend. Je ne peux pas me retenir, et là je vomis. Debout, appuyé sur mes béquilles, je vomis ce que je n’ai pas mangé ce matin, ça me tire dans le ventre, j’ai l’impression d’étouffer mais ça me lance tellement à l’intérieur de moi que je ne peux retenir des haut-le-cœur.

Après quelques instants, j’essaie à nouveau de reprendre un peu d’air dans mes poumons, je respire difficilement et mes yeux sont remplis de larmes à force d’avoir essayé d’évacuer de mon corps ce qui me gêne.
En fin de compte, rien ne me gêne. Non, mon mal au cœur vient à nouveau de la voiture, comme à chaque fois, mais là, j’ai réussi à tenir jusqu’à l’arrivée, ce qui est déjà un exploit.

Nous nous dirigeons vers le premier étage, lieu des rendez-vous. Comme à chaque fois, la salle est pleine alors qu’il est à peine 9 heures.
Des enfants qui, comme moi, viennent de partout, de villes éloignées de Tours, et d’autres qui habitent la région.

Certains enfants jouent avec les jeux mis à leur disposition par l’hôpital, pendant que d’autres sont assis et dorment sur les genoux de leur maman. Ceux qui dorment sont souvent les plus petits, les plus jeunes d’entre nous.
Moi, je suis assis sur une chaise, j’attends mon tour pour rencontrer le professeur Glorion. Comme à chaque fois, un petit passage dans le cabinet et direction le service des radios.

Encore une fois on me demande de m’allonger, on m’aide un peu à m’installer sur cette table froide et dure, on me demande de rentrer mes pieds l’un contre l’autre, une sorte de V à l’envers, afin de bien mettre en valeur mes têtes de fémur pour que l’image donne un meilleur aperçu de celles-ci. Plus besoin de me le dire, je le sais qu’il faut les mettre comme cela mes pieds, je connais le rituel par cœur…

Elle m’installe et se dirige vers la petite cabine, j’entends comme un bruit de moteur, et là, une nouvelle fois je retiens ma respiration avant même que la radiologue me le demande, ça aussi je l’ai compris.

Le bruit monte un peu plus et j’entends un bruit un peu plus fort. Ça y est, le cliché est pris. Elle revient à nouveau vers moi, et elle me demande de m’installer différemment, de me mettre sur le côté, elle me cale le dos avec des mousses de manière à ce que je ne glisse pas, j’ai une position pénible, car ma hanche appuyée contre la table dure me gêne. J’ai hâte que ces deux radios soient faites, ce sont les plus douloureuses.

Voilà, maintenant elle me laisse sur la table, les radios sont faites et je dois attendre avant de me rhabiller pour savoir si celles-ci sont bien nettes et conviennent, sinon il faudra recommencer.

J’attends quelques minutes et là elle revient, me dit que tout est parfait et que je peux retourner dans la cabine pour me rhabiller.

Une toute petite cabine où tout à l’heure je me suis déshabillé. Dans cet endroit, je m’assois sur la chaise puis je remets mon pantalon, difficilement vu le peu d’espace qu’il y a ; je ressors dans le couloir où m’attendent mes parents et on leur remet les radios de contrôle.

Voilà, à nouveau la salle d’attente… pour ça, elle porte bien son nom : attendre, attendre, toujours attendre que l’on appelle votre nom pour enfin vous retrouver face au professeur.

Nous rentrons dans la pièce, il est là, derrière son bureau avec des internes autour de lui.

Chaque interne qui travaille auprès du professeur Glorion a la chance d’avoir évolué près d’une personne très compétente en chirurgie. Pour moi, cette personne est immense, pas seulement par son aspect physique, mais également par tout ce qui se dégage de sa personnalité.

Combien d’enfants aura-t-il opéré ? Combien de gosses, comme moi, lui doivent d’avoir eu la chance qu’il s’occupe de nous ?

Je croiserai, dans les années à venir, d’autres chirurgiens. Tous m’auront impressionné par leur gentillesse et leur dévouement.

Un des internes installe les radios dans le petit appareil d’où une lumière permet que celles-ci soient d’une lisibilité parfaite.

Le professeur se relève après avoir regardé mon dossier, il se dirige vers mes radios. Là, il commente d’une voix grave ce qu’il regarde, il à l’air très content de moi et de son travail. Il regarde et dit que tout est très bien consolidé, que l’on va pouvoir envisager, d’ici les vacances de février ou d’avril, l’ablation des plaques, et que mes hanches sont saines, mais qu’il attend de voir l’évolution dans les années à venir.

Une secrétaire prend note de chaque mot à une vitesse folle, puis il s’installe sur une chaise en bout de salle et me demande de venir vers lui.
Avec mes cannes, je me dirige rapidement vers lui et je m’arrête. Il me demande de me mettre debout, bien droit. Ce que je fais, mais j’ai des difficultés à rester debout, même encore maintenant.

J’essaie de me tenir le plus droit possible, il passe ses mains sur mon bassin puis sur mes hanches et sur mon dos, là encore il dira quelques mots que la secrétaire prendra en note. Puis il me regarde droit dans les yeux, il glisse ses mains sur mes béquilles et me les retire !!!

Je suis debout, oui debout, sans aucun appui. Je reste debout, je ne vacille pas d’un poil, il me demande comment je me sens !!!

Pour moi tout va bien, je suis étonné mais je suis debout et je me sens très très bien.
Là, toujours debout, il me demande de marcher sur la bande de moquette grise et de faire quelques pas. Je marche jusqu’au bout de celle-ci, puis je fais demi-tour et je reviens vers lui. Je fais encore quelques allers-retours et je le rejoins, ses mains frôlent la peau de mes hanches, il me sourit.
Je suis heureux, je marche comme avant… enfin je crois !!!

Il dit que mes cicatrices ne sont pas très jolies mais que cela s’arrangera. À la prochaine opération, il les reprendra.

Il nous redonne un rendez-vous et nous le quittons, tous debout, moi comme mon père et ma mère. Je suis là, debout, je marche…

Mon père a pris les béquilles dans ses mains et nous repartons. Nous descendons l’escalier nous permettant de rejoindre le rez-de-chaussée, ça me fait bizarre : une légère sensation qu’à chaque marche mes jambes sont molles.
Mais je marche, je descends doucement chaque marche une à une et je suis heureux.

Me voilà debout, oui vraiment, une drôle de sensation. Pourtant depuis la dernière visite, j’avais commencé ma rééducation.

Trois fois par semaine, je me rendais chez monsieur Travaden, un kiné nouvellement installé, juste au bout de la rue de chez ma grand-mère paternelle. J’y allais régulièrement.

J’en profitais donc à chaque fois pour rendre visite à ma grand-mère. J’allais chez elle, et elle était très contente de me voir, aussi, à chaque visite que je lui rendais, des gâteaux et des boissons m’attendaient. Je ne risquais pas de mourir de faim !

Elle était là assise derrière sa table. Oui, derrière sa table de cuisine. Le souvenir que je garde d’elle, c’est de la voir toujours installée là, derrière cette table, que ce soit ici dans cette maison ou que ce soit dans la cité de Bitray où elle habitait. Cette cité, à l’époque, faisait partie d’un camp de vieux bâtiments, qui, avant de devenir des appartements, était je crois bien un hôpital, du temps où les américains étaient présents à Châteauroux.

Oui, je l’ai toujours connue assise. Et à l’époque de Bitray, elle se déplaçait à l’aide d’une chaise pour aller d’un endroit à un autre. Je la voyais très rarement marcher.
Elle avait eu un souci de hanches, et du temps de Bitray, elle n’avait jamais été suivie par un médecin pour cela, jusqu’au jour où après le décès de mon grand-père elle était venue habiter Déols.

Là, elle avait subi une opération de la hanche, on lui avait mis une prothèse de hanches.
Depuis cette opération, elle marchait un peu plus et ne se déplaçait plus à l’aide de cette chaise qui faisait office de béquilles.

Donc à chaque séance de kiné j’allais la voir, avant le rendez-vous. Je m’installais en face d’elle, on discutait, et parfois elle me faisait jouer à la belote
Je n’aimais pas les jeux de cartes, mais elle si. Donc je jouais avec elle rien que pour lui faire plaisir, et aussi apprendre, même si la belote cela n’a jamais été ma tasse de thé, même encore maintenant.

On jouait ou on regardait une série TV de l’époque. Laquelle ? Je ne sais plus, peut être Dallas... une série de ce genre en tout cas.

Puis à 15h, je partais avec mes béquilles, direction le kiné situé à une cinquantaine de mètres. À certains endroits, les trottoirs n’étaient pas assez larges et il m’était impossible d’y marcher, alors j’étais donc obligé de prendre la route.

Je sonnais à la porte, rentrais et m’installais sur une chaise en attendant mon tour.
Monsieur Travaden venait très vite me chercher et m’installait dans la toute petite pièce au fond à droite. Là, m’attendait la cage à singe ! Oui, dans cet espace, se trouvait une table encadrée de grillage où l’on pouvait travailler à l’aide de poulies reliées à des sacs de sable.

Le kiné au début m’installait et me faisait travailler avec des gestes qu’il pratiquait lui-même. Je ne faisais rien, à part subir les mouvements que ses mains me faisaient pratiquer.

Ça faisait mal, mais sans plus. Allongé sur le dos, ma tête posée sur un oreiller, je me laissais faire.

Ma jambe gauche maintenue droite, et ma jambe droite posée dans ses mains, il l’écartait délicatement vers l’extérieur. Tout doucement, il l’emmenait, comme le professeur Glorion le faisait, pour voir comment était l’état de ma jambe.
Plusieurs fois, il pratiquait ce mouvement, et puis il posait sa main à l’extérieur de ma jambe, en la mettant de manière à ce que je sois obligé de pousser le plus fort possible, avec ma jambe, sur cette main qui m’empêchait d’aller vers l’extérieur.
Je poussais de façon à repousser cette main, mais cela était dur. Pas simple, je peinais, je sentais sa main partir ; j’y arrivais, enfin, je pensais y arriver, mais voilà, en fin de compte il relâchait la pression pour m’aider.
Cela plusieurs fois, et à chaque fois, des deux côtés. Un moment où je m’épuisais et où il me reprenait. Hé oui, je poussais, mais je jouais avec mon bassin et mon dos, donc inutile. Il fallait que ce soit ma hanche qui travaille !
Ensuite, installé de la même manière, il me mettait un chausson qui permettait grâce à un système de corde et de poulies d’avoir en bout de corde un poids de 250 grammes afin que mes jambes subissent la même pression que s’il s’était agi de ses mains lorsque je devais les pousser.

Je rigole, mais bon 250 grammes je n’arrivais pas à les emmener... 250 grammes, ce n’est rien, c’est le poids d’un sachet de gruyère ! Franchement, je n’y arrivais pas, je forçais et lui passait me voir, et, là, quand il me voyait trop bouger le bassin, il m’installait une ceinture pour me bloquer un maximum.
Ces mouvements me paraissaient interminables et quand j’avais finis une jambe, on repartait sur l’autre.

Ensuite il me faisait asseoir sur le bord de la table, et je devais pratiquer le même travail, sauf que la jambe était pliée, le poids toujours installé, et je devais ramener ma jambe vers l’intérieur. Mais là, c’était encore plus galère, impossible, non impossible ! J’essayais de donner un maximum et rien.
Donc oui, quand je ressortais de chez lui, j’étais fatigué, épuisé. C’était plus mes bras que mes jambes qui me ramenaient chez ma grand-mère, car je marchais avec mes béquilles.

Là, m’attendaient une boisson et des gâteaux, et j’en avais bien besoin. Je les mangeais avec délice, et je ne peux pas dire que les gâteaux restaient longtemps dans la boîte.

Parfois ma grand-mère me faisait, en plus, une tartine de pain beurre et du chocolat râpé. Ensuite, je rentrais doucement jusque chez moi, et là, le retour chargé de toutes ces calories se faisait tant bien que mal, les exercices du kiné m’avaient complètement épuisé.

J’arrivais chez moi et je m’installais devant la TV. Je ne bougeais plus, non, je n’étais pas attiré par ce qui se passait à la TV, mais c’était surtout que je me sentais incapable de pouvoir faire quelque chose d’autre.
Oui, malgré tous ces efforts, je suis là debout, jambes molles : une sensation de marcher dans de la mousse tout en ressentant très vite une fatigue dans mes cuisses, mes mollets, mon dos.

J’arrive jusqu’à la voiture, je n’en peux plus. Je ne dis rien, je suis bien trop content de marcher je suis debout.

Déjà mes parents observaient ma démarche. Je ne m’étais pas rendu compte de cela, mais bien longtemps après, je me souviens de les voir là, derrière moi à regarder comment je marchais...

En tout cas, j’étais là, debout devant la voiture, à attendre que mon père déverrouille les portes pour m’installer et surtout m’asseoir. Ouf ! Il était temps, je n’en pouvais vraiment plus.

Le retour s’est fait sans un mot. La route était longue, mais pas un mot, juste la radio qui fonctionnait. Ça je me souviens, c’était l’émission « la valise RTL » qui a duré des années. D’ailleurs les émissions de RTL ont toujours duré très longtemps, preuve qu’elles plaisaient au public. Ce public qui écoutait cette station de radio chaque jour.

L’animateur Fabrice recevait des vedettes pendant une bonne partie de la fin de matinée entre 10h et 13h, et il téléphonait à des personnes au hasard leur demandant le montant de la valise.

Pendant tout le trajet j’ai écouté l’émission espérant que la personne tirée au sort donnerait le montant et qu’elle gagnerait cette somme.

Le fait de me retrouver debout procure de belles sensations, mais, quelque part, en même temps, un épuisement. Très vite, je fatigue en rentrant à la maison. Naturellement, tout le monde est content de me voir marcher, à nouveau.
Depuis le début de cette histoire, énormément de jours se sont écoulés. Je n’ai pas eu l’impression que je ne pourrais plus me remettre debout. Je n’ai jamais douté qu’un jour je me remettrais debout, malgré le fait qu’il m’était seulement interdit de marcher. Et là, maintenant que je j’ai pris conscience que quelque part l’interdit a cessé, j’ai l’impression que c’était hier.

Je n’oublie pas pour autant tous ces moments, bien au contraire ; je repense je revois tout plein de choses, tout plein de moments.

Je revois cette période de Noël, à Clocheville, où quelques jours avant Noël l’infirmière stagiaire peignait un père Noël sur la vitre de notre porte.
À Noël, au début quand elle est arrivée, entre elle, Robert, Thierry et moi ça ne marchait pas. On ne l’avait pas trouvée trop sympa, puis de jour en jour tout allait de mieux en mieux. Et le jour où elle a peint cette vitre, nous étions contents que sa présence parmi nous ait duré plus longtemps. Elle nous parlait, nous souriait... Non, je n’ai pas oublié ces moments-là non plus.
Depuis mon retour, mes pensées vont toujours sur Pen-Bron. Je repense à mes copains restés là-bas. Je les revois souvent dans ma tête.
Je n’ai pas oublié Marie-France, et je repense souvent à elle, à ses sourires, aux moments de notre histoire toute belle pour des gosses.
Depuis mon retour on s’écrit souvent. Le matin, étant toujours à la maison lorsque le courrier arrive, je suis le premier à voir si parmi les lettres, j’ai reçu ou non des nouvelles.

Chaque lettre était un moment intense. J’ouvre l’enveloppe en hâte, je déplie la lettre et je la lis à plusieurs reprises, souvent avec le sourire, et quelquefois des larmes coulent sur mes joues.

Je suis en manque d’eux.

Là-bas, je passais ma vie au lit entre ma chambre et l’école ; là-bas, je ne sortais que le week-end. J’avais la chance de pouvoir être promené par mes parents autour de Pen-Bron ou dans les villes avoisinantes, j’avais le plaisir de voir les bateaux de pêche matin et soir au fil des marées.

Tout me manque et à chaque lettre, je revois tout, tout, tout.
Donc, très souvent je recevais mes lettres sans que personne ne sache que Marie-France m’écrivait.

Un samedi matin, alors que j’étais encore au lit, ma mère est montée me voir. Elle hurlait, elle m’a montré la lettre, m’a interdit de correspondre avec elle. Je la revois me regardant mauvaisement, avec cette lettre dans ses mains, puis la tenir et la déchirer.

Dans ses mains, je revois la lettre devenir des petits bouts de papier, de plus en plus petits... Puis elle me demande de retirer la chaîne que j’ai autour du cou, le cadeau que m’avait fait Marie-France juste avant que je quitte Pen- Bron.
Je refuse, je ne veux pas la lui donner. Pour moi, cette chaîne est un lien avec Marie-France, un lien avec Pen-Bron, avec mes souvenirs.

Chaque soir, je tenais le petit médaillon en pensant à eux avant de m’endormir. J’ai pris une claque, puis une autre et elle m’a arraché la chaîne du cou.
Le fait de me retrouver chez moi parmi les miens était un plaisir, mais quelque part, maintenant que je marche, tout est redevenu comme avant.
Je ne suis plus malade, même si pour eux je suis encore convalescent, je ne suis plus malade. Je vais pouvoir retrouver les bonnes habitudes que j’avais avant ma maladie.

Retrouver l’aspirateur, retrouver le fait de faire les lits le matin : le mien et celui de mon frère vu que je dors tout seul pour l’instant.

La vie reprend comme avant. J’ai toujours les séances avec mon kiné qui ne manque pas de me rappeler que je suis encore obligé de devoir faire très attention.
D’ailleurs, il m’a conseillé d’avoir un vélo d’appartement avant que je puisse remarcher. Pour en faire le matin, pas évident de grimper dessus ! Mais à l’aide du fauteuil et des mes bras je me hissais sur la selle, et pendant un long moment je déroulais tranquillement sans forcer. Maintenant, je grimpe sur le vélo et je suis parti sur la route, non, je dirais même que c’est lassant.

Au moins j’avais un peu plus d’occupation entre les séances de kiné, le vélo d’appartement et le retour de mes empreintes sur l’aspirateur et la moulinette.
Ah, cette fameuse moulinette que je devais passer en semaine un peu partout. Elle fonctionnait à l’électricité : c’était une brosse rotative qui ramassait les miettes, ce qui qui permettait d’attendre le samedi, jour où je devais me servir de l’aspirateur.

Elle était entraînée par un élastique, et moi j’avais compris le truc pour éviter de faire le ménage : je coupais l’élastique, quand ce n’est pas lui, qui de lui-même cassait.

Bien sûr, le soir c’était l’inspection de mon travail : ma mère regardait partout, inspectait le moindre recoin pour savoir si j’étais bien passé là ou là.
Elle allait même jusqu’à mettre des miettes sous les tapis pour vérifier si je les avaient déplacés. Fallait quand même y penser !

Hé oui, le temps du fils malade où l’on prenait soin de lui a bien vite disparu. Je redevenais l’enfant d’avant bien plus vite que je ne l’aurais cru.
Je pouvais sortir, aller marcher, mais je n’avais pas le droit de faire n’importe quoi : pas le droit de courir, pas le droit de mettre un coup de pied dans un ballon, rien !

Les vacances d’été approchaient. Mon frère allait être avec moi, je ne serais plus seul des journées entières, et puis nous devions partir en vacances. Une grande première pour nous

J’ai hâte de vivre ce moment, hâte de retrouver l’océan. Peut-être que nous irons du coté de Pen-Bron. Je ne sais pas encore, mais j’ai très envie que ce soit là notre lieu de vacances. Je ne dis rien mais, au fond de moi, je l’espère profondément.

Les jours sont de plus en plus beaux. L’année d’avant, la coupe du monde avait commencé, mais là rien. Pas de football à la TV, alors les après-midi semblaient bien longs.

Avec mon frère, nous avions notre jeu de foot dans la salle à manger : moi je jouais encore assis par terre et lui debout.

Ou alors nous sortions dans la cour, et avec la carabine à plomb nous nous amusions à tirer sur des rouleaux de papier toilette, placés bien loin afin de les dégommer
Nous étions très prudents avec cette carabine. Nous avions une boîte de 1000 plombs, et nous nous appliquions à tirer sur ces cibles.

Souvent je remontais dans ma chambre pour être seul et écouter de la musique.
Mais souvent aussi, dans ma chambre, je devais écrire des punitions que mon père m’avaient imposées. J’avais mûri au centre et je ne me laissais plus faire, alors je répondais quand je ne trouvais pas certaines choses justes.
Quand passer l’aspirateur n’était que pour moi, je ne me gênais pas pour le dire, et donc je me retrouvais à copier des lignes : parfois 100, d’autres fois 200, tout dépendait si je continuais à répondre, à crier à l’injustice. Mon père, lui, comme un juge intouchable rajoutait à la sentence une centaine de lignes.
« Je ne dois pas répondre à mon père quand il me dit quelque chose. »
N’importe quoi ! Il pensait que plus j’écrivais cette phrase, plus je me soumettais à ses ordres, à ses baffes que j’ai prises plus d’une fois.
Ses mains calleuses de chaudronnier me tombaient dessus au moindre mot, et ensuite se rajoutaient mes lignes.

J’ai dû épuiser une forêt entière pour pouvoir copier toutes ces lignes barbares et inutiles ! À chaque ligne, je souriais, en me disant que votre amour était tellement beau quand j’étais malade, et encore j’en doutais... J’étais, je l’ai écrit, heureux de vous voir, content d’avoir une visite. Mais vos visites elles sentaient que vous vous forciez à venir me voir, elles sentaient l’obligation de devoir venir montrer l’amour pour son enfant... Ce n’est pas cela l’amour, et je pense que vous ne le saurez jamais.

Retour vers l’océan

Enfin le jour du départ en vacances arrive ! Il aura fallu que je sois malade pour pouvoir partir en vacances. Pas mal, non ?

Au matin, ça y est. On est tous là, dans la voiture. La 204 est chargée, et notre voisin garagiste nous a prêté sa remorque afin que nous puissions tout emmener : de la toile de tente fraîchement achetée, et les bagages, tout est installé, prêt à partir.

Nous avons emmené mon cousin Alain avec nous. Mon père tourne la clef de contact et la voiture nous emmène au bord de la mer, vers l’océan.
Direction la Vendée, Aspres. D’après des copains de mon père, il parait que ce coin est très joli et encore peu fréquenté dans cette année 1975. Donc adieu le plaisir que j’avais de penser retourner à Pen-Bron. Pour moi, un peu de tristesse .
Nous sommes partis vraiment très tôt afin de ne pas subir les embouteillages.
La route paraît longue, mais nous sommes tout près de l’arrivée. Nous faisons une halte, juste à l’entrée du panneau « Bienvenue en Vendée. » Juste avant, nous descendons : arrêt pipi pour tout le monde.
Je rejoins à pied le panneau et pénètre donc en Vendée à pied. Et ça, je le ferai à chaque fois que nous partirons au cours des années suivantes.
Nous sommes à St Jean de Monts, petite ville balnéaire très belle, mais déjà snob... La plage est immense et nous sommes à la recherche d’un camping. Et là, c’est pas gagné ! À chaque entrée, un panneau d’affichage est installé et on peut lire écrit en gros dessus : Complet.

Nous passons une partie de la matinée à chercher encore et encore. Nous tournons en rond.

Arrive midi, mon père choisit de s’arrêter là, près de la forêt de pins pour pique-niquer. À ce moment-là, pendant notre repas, mon père décide que si nous ne trouvons pas de camping, nous prendrons la direction du Croisic, puis direction Pen-Bron.
Du coup, un peu d’espoir pour moi. Je me dis que voilà, vu que depuis ce matin on ne trouve rien, j’ai de grandes chances de revoir Pen-Bron.
Mon père s’arrête finalement, au bout d’un moment, dans une station essence pour faire le plein. Un pompiste arrive vers lui et là, ils discutent tous les deux pendant que l’essence coule dans le réservoir.

Mon père le paye, rentre dans la voiture heureux de nous dire qu’il y aurait un camping ouvert dernièrement, et qu’il y aurait de grandes chances qu’il y ait encore de la place.

Mon père se dirige vers la route indiquée, et pendant quelques dizaines de minutes, rien puis à la sortie d’une courbe, le camping est là.
On s’arrête le long de la route, le bas-côté rempli de sable.
Mon père va à l’accueil et en ressort avec le sourire. Mon rêve s’évanouit, Pen-Bron, je peux faire une croix dessus !

L’installation dans ce camping a été une vraie catastrophe : une bouteille d’huile s’était renversée pendant le trajet, et en ouvrant le sac de piquets dans le sable, bien sûr tout est devenu galère.

Malgré cela, je reconnais que ce camping était le bienvenu pour nous. De plus, nous avons fait la connaissance de voisins, d’une superbe gentillesse.
Moi, à chaque départ à la plage, j’étais heureux de retrouver l’océan. Ah, ce n’étais pas là ou je rêvais d’être, mais j’étais là, à contempler l’océan.
Mais voilà, ce n’étaient pas de vraies vacances ! Pour moi, ce n’était que : ne fais pas ci, ne fais pas ça, ne cours pas, ne vas pas trop loin...
J’étais là, en fin de compte, à rester assis sur ma serviette et bronzer.
Parfois, j’arrivais à m’évader un peu, à descendre à marée basse, j’étais un peu plus tranquille, échappant au regard de mes parents qui discutaient avec nos amis.

Donc là, je me mettais à courir sur le sable dur, à jouer dans les rochers, je me sentais bien. Quelques coups de pied dans un ballon en regardant si mes parents ne me voyaient pas. De toute manière, pourquoi regarder ? S’ils m’avaient vu, j’aurais entendu hurler, crier.

Moments plaisants : marcher sur les rochers entre les flaques d’eau, et là : catastrophe ! Je glisse, je tombe, et bien sûr je tombe sur ma hanche. Une vive douleur me prend sur le côté de la cuisse, ça me brûle, je me relève, je peux prendre appui sur ma hanche, mais j’ai mal. Je regarde ma cuisse, et là je vois ma cicatrice remplie de sang.

Je me suis écorché toute la cicatrice, elle saigne, pas beaucoup mais comme c’est déchiré un peu partout, je ne peux cacher ce que j’ai. Même en passant de l’eau de mer sur les petites plaies, ça brûle encore plus, le sang disparaît pour laisser apparaître de nouveau des gouttes de sang.
Je n’y coupe pas, je vais devoir remonter de la plage et le dire à mes parents.
Voilà, c’est fait. Bien entendu, une nouvelle fois je me fais engueuler, on me dit que c’est bien fait pour moi, que je n’avais qu’à pas faire le con, on m’ordonne de m’asseoir et de ne plus bouger.

Ces vacances, je les ai aimées tout autant que je les ai détestées. Cependant, j’ai aimé la Vendée, j’ai adoré cette région qui pour moi est devenue un p’tit peu mon chez moi.

Retour à la maison, bien bronzé, presque tout noir. Les jours passent de plus en plus vite, la chaleur s’est installée sur la France. D’ailleurs, en Vendée, nous avions été envahis par des nuées de coccinelles, et à Châteauroux c’était le même phénomène.

Nous nous rapprochons de la rentrée scolaire. Je sais que je redouble, malgré l’école à Pen-Bron et la bonne volonté de Tartine, je redouble.

J’ai la chance de savoir que je vais me retrouver dans la classe de monsieur Boissineau. Cela me rassure, mais, quelque part, j’ai un peu la trouille. Depuis le temps que je ne suis pas allé en classe, je vais me sentir seul, car tous mes copains et copines, eux passent au collège.

Hé oui, tout recommence, tout est vite arrivé. Je suis là, dans la cour de mon école, debout mon sac à la main, je suis comme un nouveau. Pourtant je connais ce lieu, mais je m’y sens perdu. Je vais du côté où je sais que, quand la cloche sonnera, tous les élèves se regrouperont pour entendre le père supérieur énoncer leur nom et leur indiquer leur classe.
Moi, je sais où j’irai, donc j’attends là, juste à l’endroit où nous nous mettrons en rang pour monter à l’étage.

La cloche sonne, un rassemblement dans le brouhaha, puis un silence complet, la cour paraît déserte tellement le silence règne.

Quelques minutes plus tard, nous sommes tous en rang devant notre maître et, à sa parole, nous avançons pour rejoindre la classe.

Voilà, je redeviens l’enfant de l’année dernière, je remonte mes marches une à une, je reprends le cours de la vie d’un enfant, mais quand même, je ne suis plus le même.

Je sais déjà qu’une nouvelle opération est prévue pour avril pendant les vacances.

Je sais que pour moi, l’enfant d’avant n’est plus. Je devrai vivre avec un handicap. Plein de choses me rappellent à lui et ce, encore aujourd’hui, 37 ans après !

 

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